Musique-Opéra
Les concerts de mai à juillet
Et à la suite les deux dernières chroniques de Patrick Favre Tissot
Printemps - Eté 2012
Mai
Mesdames de la Halle
Opérette-bouffe en un acte, 1858. Livret d’Armand Lapointe.
Cette opérette en un acte, rarement représentée, est une petite merveille. Histoire enchevêtrée, complètement farfelue ; musique ravissante, texte savoureux. Offenbach n’a pas son pareil pour décrire l’agitation et le pittoresque du monde des Halles. Prodiuction Opéra de Lyon / Théâtre de la Croix-Rousse. Direcrtion Jean-Pauyl Fouchécourt. Mise en scène Jean Lacornerie. Orchestre du CNSMD et les Solistes du Nouveau Studio de l'Opéra. La scène est partagée en deux. A gauche l'orchestre. A droite une scène surélevée faite de palettes et encombrée de piles branlantes de cageots. Pas de doutes, on est bien aux Halles. Dans le même esprit que pour West Side Story, on projette sur un rideau noir, des croquis, des images, des bouts de films anciens. Pendant ce temps là, deux artistes lyriques, chantent le prologue sur des textes d'Emile Zola, Maxime Ducam et Henri Boutet. Aucun doute, on est bien dans les Halles de Paris. Jean Lacornerie a réussi le challenge de rajeunir l'opérette d'Offenbach. Les costumes à base de fruits et légumes des Solistes du Nouveau Studio de l'Opéra de Lyon sont superbes, ils font penser aux tableaux d'Arcimboldo. Jeanne Croussaud est une belle voix de Ciboulette. Sophie Lenoir et Jacques Verzier, sont de parfaits maîtres de cérémonie, ils nous offrent même, des tours de magie, classiques, mais toujours bluffants. L'orchestre des élèves du Conservatoire national Supérieur de Musique de Lyon, sous l'active direction de Jean-Paul Fouchécourt sont parfaits. Tout est gai, enjoué, bref le public se régale et applaudit vivement. JPD.
Théâtre de la Croix-Rousse du 2 au 5 mai.
Franz Schubert et Alban Berg
Franz Schubert une Wanderer-Fantasie et une symphoniebtragique. Alban Berg un concerto pour violon "A la mémoire d'un ange". Des manifestes brulants du romantisme naissant. Concert symphonique. Orchestre national de Lyon. Thomas Zehetmair, violon et Heinz Holliger, direction. Auditorium le 5 mai.
Anthologie XX° siècle
Concert symphonique. Voici des pages hors du commun pour une soirée à ne pas manquer. Elle inaugure un nouveau cycle présentant sur plusieurs saisons les partitions essentielles de la musique moderne. "Amériques" d'Edgar Varèse, près de 150 musiciens et des percussions gigantesques ! Un Survivant de Varsovie d'A. Schönberg, bouleversante partition et le quatuor de Brahms our sa grandeur symphonique. Orchestre national de Lyon et Choeurs de Lyon-Bernard Tétu. Ivan Volkov, direction. Auditorium les 10 et 12 mai
Staatskapelle de Dresde
Orchestre invité. Les Grands Interprètes. Trois partitions de Mozart : Serenata notturna, concerto pour piano n°20 et symphonie n°40. La Staatskapelle de Dresde a toujours eu des chefs prestigieux, une cohésion d'ensemble, de la puissance des cordes et de la précision des vents. Un programme passionnant de Mozart avec Jonathan Biss, jeune prodige américain au piano et Sir Colin Davis à la direction. Auditorium le 11 mai.
Selva Morale
Dans le cadre du Mai Baroque. Solistes et ensemble instrumental. Le Concert de l'Hostel Dieu. Eglise Saint-Bruno le 17 mai
L'Enfant et les sortilèges / Le Nain
Fantaisie lyrique. Livret de Colette. Ravel, Zemlinsky : les caprices des enfants cruels. Grzegorz Jarzyna est l’un des grands créateurs de la scène théâtrale polonaise. Après un brillant Joueur de Prokofiev en 2009, il revient sur la scène lyonnaise pour mettre en scène deux opéras du XXe siècle, L’Enfant et les sortilèges et Le Nain, deux œuvres rarement données ensemble. Une confrontation fascinante. L’Enfant et les sortilèges et Der Zwerg (« Le nain ») nous parlent tous deux de la cruauté instinctive des enfants. Mais là s’arrête la comparaison. Orchestre, Chœurs et Maîtrise de l'Opéra de Lyon. Direction musicale Martyn Robbins. Opéra du 19 au 29 mai.
Messes de Marcel Péhu, de Louis Vierne et Concerto de Francis Poulenc
Annulation des concerts Grieg des 22 et 24 mai 2012. Et report des places Grieg sur le concert à Saint Polycarpe le 28 juin prochain dans le cadre des 30 ans de titulariat de Jean-Philippe Dubor avec un programme autour de la Messe Modale de Marcel Péhu, la Messe Solennelle de Louis Vierne et le Concerto en sol mineur de Francis Poulenc pour grand orgue, cordes et timbales. Chœur & Orchestre 19. Saint Polycarpe les 22 et 24 mai.
Invitation à la danse
Concert d'orgue à quatre mains Marie-Ange Leurent et Eric Lebrun à l'orgue. Un programme léger et dansant, riche et couleurs et en nuances. Rien d'ennuyeux, bien au contraire ! Avec J-B Lully, Mozart, H. Berlioz, Carl Maria von Weber, P. IL Tchaïkoski, Arthur Honegger et G. Bizet. deux siècles et demi de musique en une soirée. Auditorium le 25 mai.
Orgue et trompette
Liszt, Haydn, Bach, Haendel, Fauré. Pièces pour orgue et tropmette. Ecully Musical.
Eglise Saint Blaise le 31 mai
Juin
Nouveau. Festival de la Valse en 3 concerts symphoniques.
Une excellente initiative que ce festival, qui avec les beaux jours devrait nous égayer de partitions gaies et toniques avec des solistes de talent.
* La Valse I. Ravel, Saint Saens, Thomas Adès, Chostakovitch. Orchestre national de Lyon, Gauthier Capuçon, violoncelle. Hugh Wolff, direction. Auditorium les 24 et 26 mai.
* La Valse II. Steven Stucky, Dreamwalzes. Mozart,symhonie n°39. Brahms, Liebeslieder-Walzer. Orchestre national de Lyon, Garrick Ohlsson, piano. Leonard Slatkin, direction. Auditorium les 31 mai et 2 juin
* La Valse III. Bedrich Smetana, Sarka. Ludwig van Beethoven , concerto de l'Empereur, Leos Janàcek, Taras Bulba. Une soirée sous le signe de l'héroïsme et de l'épopée. Bataille, deuil, et grandeur triomphale, terminée par de grands accords d'orgue. Orchestre national de Lyon. Orchestre national de Lyon, Kirill Gerstein, piano. Jakub Hrusa, direction. Auditorium les 7 et 9 juin
Notre West Side Story Solistes de Lyon Bernard-Tétu et Choeur d'oratorio de Lyon. Direction Ilan Volkov. Théâtre de la Croix-Rousse les 5 et 6 juin
Série Classique V
Concert symphonique. J-Ph. Rameau, Carl Ph. Emanuel Bach, Christoph Willibad Gluck, Joseph Haydn. Orchestre national de Lyon. Nicolas Hartmann, violoncelle solo de l'ONL. Paul Goodwin, direction. Auditorium le 14 juin
David Krakauer en concerto
Concert symphonique. Jean-Jacques Di Tucci. Wlad Marhulets. Gustav Mahler. David Krakauer nous entraîne sur les terres envoûtantes de la clarinette klezmer. Une tradition musicale de juifs ashkénazes d'Europe Centrale et de l'Est. Orchestre national de Lyon, David Krakauer, clarinette. Leonard Slatkin direction. Auditorium les 21 et 23 juin
King Arthur
Semi-opéra d'Henry Purcell. Solistes de l'Académie baroque. Le Concert de l'Hostel Dieu choeur et orchestre. Chapelle de la Trinité les 25 et 26 juin.
Neuvième de Beethoven
Concert symphonique. Orchestre national de Lyon Leonard Slatkin direction. Avec les Choeurs de la Fondation Gulbenkian de Lisbonne. Avec une soprano, un alto, un ténor et une basse. Deux 9èmes sinon rien ! Symphonie n° 9 de Dimitri Chostakovitch en première partie. Et la formidable 9° de Beethoven en seconde. Cette partition est emblématique de la musique classique, c'est l'oeuvre universelle par excellence, avec de vibrants appels à la fraternité. Elle est aussi devenue l'hymne européen ! Auditorium les 28, 29 et 30 juin.
Juin/Juillet
Carmen
Opéra en quatre actes, 1875. Livret de Henry Meilhac et Ludovic Halévy d’après Carmen, nouvelle de Prosper Mérimée. C’est sans doute l’opéra le plus populaire de tout le répertoire. Carmen… On ne l’avait plus vue sur la scène de l’Opéra de Lyon depuis 1996. En 2012, on la retrouve enfin et même, pour toute une génération de jeunes spectateurs, on la découvre, héroïne de chair et de sang. Nouvelle production, enregistré par France Musique. Orchestre, Chœurs et Maîtrise de l'Opéra de Lyon. Direction musicale Stefano Montanari. Opéra du 25 juin au 11 juillet.
Le Seigneur des Anneaux
Ciné-concert symphonique. 3° volet. Le Retour du Roi. Film de Peter Jackson, d'arès le roman de J.R.R. Tolkien. Musique d'Howard Shore.
Orchestre national de Lyon. Choeurs de Lyon-Bernard Tétu. Maîtrise de la primatiale Saint-Jean. Direction Ludwig Wicki. Plus de 200 artistes musiciens et choristes our interpréter en direct, la bande son du Seigneur des Anneaux. Sur un écran géant de 17m x 7m ! Auditorium les 8, 10 et 11 juillet

Un Américain à Lyon
Avec Jean-Yves Thibaudet, piano. Leonard Slatkin, direction musicale. Orchestre national de Lyon. Nuits de Fourvière le 19 juillet.
© Niko Rodamel.
Les chroniques de Patrick Favre Tissot

Printemps - Eté 2012
Perles blanches ou grises
d’un renouveau trop tardif
« Devenir noble signifie beaucoup plus
que d’être noble de naissance »
« Malheureusement, l’histoire de la musique
est pleine à craquer
de dissonances irrésolues »
Franz Liszt
I – Les Grands concerts de l’Orchestre National de Lyon
Pärt / Bloch / Tchaïkovski (26 Avril)
Un CD en préparation chez Sony est, de toute évidence, à l’origine du changement de programme constaté ce soir. Après une lecture habitée de "Fratres" du compositeur estonien Arvo Pärt, le "Concerto pour violoncelle N°1" de Chostakovitch est remplacé par "Schelomo" d’Ernest Bloch.

Sol Gabetta © Marco Borggreve.
Implication jusqu’aux frontières de la déchirure
Ne regrettons pas à l’excès cette substitution. D’une part Jean-Guihen Queyras nous avait gratifiés en octobre 2009 d’une mémorable exécution de l’œuvre du compositeur soviétique, d’autre part entendre des pièces de Bloch est si rare qu’il convient d’apprécier ce privilège. L’intérêt est redoublé par l’interprétation qu’en offre Sol Gabetta. Jeu intense, volume imposant, implication jusqu’aux frontières de la déchirure, voilà qui tranche avec toute tentation routinière. Le dialogue avec Leonard Slatkin s’établit promptement et notre orchestre manifeste un intérêt massif pour le compositeur, ne jouant jamais à l’économie. Slatkin parvient même à révéler une troublante parenté de Bloch avec Respighi dans les associations de timbres qui nous avait, jusqu’à présent, échappé. Tous nous délivrent un copieux Bis – très apprécié – avec l’émouvant "Kol Nidrei Opus 47" de Max Bruch. Sol Gabetta reviendra la saison prochaine en duo avec Hélène Grimaud : une rencontre qui promet d’être électrisante !

Leonard Slatkin © Niko Rodamel.
Slatkin fervent tchaïkovskien
Les grands "standards" du répertoire sont à double tranchant pour les programmateurs : s’ils remplissent invariablement les salles, ils conduisent fatalement l’auditeur à des comparaisons exigeantes – voire cruelles – avec les grandes interprétations historiques. En conséquence, après les faiblesses constatées début mars dernier dans la beethovénienne "Eroica", Slatkin était attendu au tournant pour sa première "Pathétique" à Lyon. Nous savions combien le chef américain est un fervent tchaïkovskien. En 1993, sa gravure de "La Tempête" du compositeur russe (avec l’Orchestre de Saint-Louis) s’était imposée comme l’une des plus magistrales de toute la discographie [1CD RCA 1990]. Aujourd’hui, notre attente n’est pas déçue. Dénuée d’alanguissements (en dépit de tempos relativement larges : 50’30’’ tout de même, dont un dernier mouvement atteignant les 12’ !) sa direction volontaire nous éloigne des visions psychanalytiques à bon marché flirtant avec la guimauve. Rien de tel ici. Avec les évolutions franches des cordes, les interventions saillantes de la petite harmonie (bois très en avant, dont les superbes bassons) et le tranchant des cuivres (sans vibrato, hélas… ) un vent russe vivifiant autant que piquant souffle sur le plateau de l’Auditorium, n’en faisant que davantage ressortir le puissamment prémonitoire « Adagio lamentoso » final.
Di Tucci / Marhulets / Mahler (21 Juin)
Enfin une vraie "Fête de la Musique" !
Avec un programme original, résolument ancré dans les temps modernes, l’on prend toujours de gros risques et la bataille n’est pas gagnée d’avance. Pourtant, il arrive que l’audace paye et en voici la preuve.

Leonard Slatkin © Nikko Rodamel.
Partition captivante, où il se passe constamment quelque chose
Nous nous souvenions de "Sirius" de Jean Jacques Di Tucci, pièce créée à Montpellier en janvier 2002 sous la direction de Marco Guidarini. A l’instar de son confrère italien, Leonard Slatkin s’applique à faire ressortir tout l’éclat d’une partition captivante, où il se passe constamment quelque chose. Par les temps qui courent, c’est un bonheur réel de constater l’existence de compositeurs contemporains qui ont véritablement quelque chose à dire et dont le langage demeure toujours lisible et accessible. Le public ne s’y trompe pas, applaudissant généreusement l’auteur, présent dans la salle.
Exubérance & désinvolture
Changement d’ambiance avec le "Concerto pour clarinette Klezmer" de Wlad Marhulets. Spécialiste de la musique Klezmer, David Krakauer subjugue l’assistance par son exubérance et une désinvolture qui sied particulièrement aux rythmes colorés d’une écriture soliste ce nonobstant redoutable (le registre suraigu ! La vélocité ! Le souffle !), physiquement éreintante. Certainement, le recul nous manque pour apprécier raisonnablement ses vertus. Nous avons seulement été confrontés à un cyclone qui laisse sans voix… renversant !

David Krakauer © Selmer Paris.
Tradition & non-conformisme
Nous n’avions pu entendre en octobre 2010 la "1ère Symphonie « Titan »" de Gustav Mahler dans l’interprétation de Jun Märkl. Nous savons seulement qu’elle avait fait l’unanimité. A un an et demi de distance, Leonard Slatkin reprend l’œuvre, désireux d’imposer une vision personnelle dans le cadre de l’intégrale Mahler promise sur trois ans. Indéniablement plus à l’aise que dans la "2ème « Résurrection »" en septembre dernier, le chef américain séduit par une approche exceptionnellement inspirée, mêlant adroitement tradition et non-conformisme. Si les tempi sont plutôt soutenus (51’48’’), la texture s’avère perpétuellement aérée, privilégiant la transparence, à l’opposé des lectures à pâte lourde qui ont le vent en poupe ces dernières années.
Dirigeant de mémoire, Slatkin surprend aussi ce soir par une élégance du geste à laquelle il ne nous avait guère habitués et qui s’accorde idéalement aux sonorités raffinées – jamais agressives – produites. La finesse de l’armature apparaît soudain comme une évidence dans ce premier chef-d’œuvre du Maître Autrichien. Cela profite à l’ironie distanciée du 2ème mouvement, le 3ème gagnant, pour sa part et à ce jeu, une indicible émotion, rarement atteinte. Le passage des tziganes – comme en apesanteur – rejoint les plus grandes interprétations au disque. Anthologique aussi le finale, captivant de la 1ère à l’ultime mesure, bigarré et multipliant les performances collectives chez tous les pupitres (cors en tête) d’un ONL des grands soirs.
Non seulement nous venons d’entendre le meilleur concert de Leonard Slatkin depuis son entrée en fonction auprès de l’ONL mais, en outre, nous avons enfin vécu une vraie "Fête de la Musique" !
Chostakovitch / Beethoven (29 Juin)
Le Chœur Gulbenkian de Lisbonne, grand triomphateur de la soirée
Si tous les directeurs musicaux qui se sont succédé à la tête de l’ONL ont dirigé au moins une fois la "IXème" de Beethoven, il est plus rare de les voir proposer un couplage (ce monument, il est vrai, pouvant se suffire à lui-même). Si le plus cohérent demeure, à notre avis, la "Fantaisie Chorale en ut mineur Opus 80" du grand Ludwig, l’option de Leonard Slatkin a le mérite d’une originalité bienvenue. Son choix se porte sur la "9ème Symphonie en Mi bémol Majeur Opus 70" de Dimitri Chostakovitch, partition de dimensions très classiques (1/2 heure d’exécution) mais dont les cinq mouvements offrent une profusion de facettes singulières – voire fantaisistes – qui la rapprochent de la "8ème" de Beethoven. Slatkin fait ressortir opportunément la verve, la bonhomie autant que le caractère effronté de l’écriture du Maître Soviétique. © Doris Duchon.

Interprétation accomplie, apollinienne
Si les cordes s’avèrent admirables d’homogénéité et de couleurs, ce sont les vents (les bois, surtout, ici admirables de phrasé comme de dynamique) qui ont la part belle dans une partition qui les gâte. Fusionnant avec sa phalange, le chef américain livre une interprétation accomplie, apollinienne, s’inscrivant juste derrière celle de l’illustre Leonard Bernstein [1 CD, DGG 1987 ; couplée avec la "6ème en si mineur Opus 54"] pour nous la référence en l’espèce.
Une introduction excessivement raisonnable
La dernière "IXème"de Beethoven entendue céans revêtait un caractère exceptionnel. Jun Märkl avait souhaité y associer les mélomanes volontaires qui, depuis la salle, venaient renforcer les chœurs professionnels. Du coup, ces concerts de la fin d’année 2006 avaient fasciné par leur ambiance de ferveur communicative hors des normes [voir notre critique dans la Revue de l’Association Beethoven France & Francophonie N°8, parue en 2007].
En conséquence, la barre est placée très haut et l’écoute doit être sans concessions. Or, ce soir, la pâte a du mal à lever parce que Slatkin tarde à s’éveiller. Après une introduction excessivement raisonnable, son mouvement initial présente une mollesse d’articulation qui déçoit. Tout cela est propre, compact, sans démesure ni folie, fruit du métier plus que de l’inspiration et l’on craint de le voir retomber dans les travers qui avaient lesté sa "3ème « Eroica »" [Voir notre chronique d’Hiver dans lyon-newsletter.com]. Ici, certains pupitres sont à la traîne et l’on déplore un manque de tension préjudiciable à l’architecture générale. Le maître de cérémonie se rattrape dans un Scherzo enlevé avec brio mais qui ne s’affranchit véritablement d’une monochromie insidieuse qu’à partir de son Da capo (en grande partie grâce aux interventions saillantes de Benoît Cambreling – jouant avec baguettes bois – et de Guy Laroche au hautbois solo).
La magie opère
Et la magie opère… comme s’il s’extrayait d’une gangue lénifiante, le chef réussit son mouvement lent comme bien peu ici même avant lui ! Nous voici enfin bouleversés. L’émotion s’installe en usant, paradoxalement, d’un tempo plus soutenu que la moyenne. Attaqué avec force, le Finale confirme ces "relevailles" avec de superbes violoncelles et contrebasses et un lyrisme ardent dans l’épanchement du thème principal. Bien que légèrement inférieur (en volume, pas en musicalité) à celui de 2006, le quatuor vocal est plus qu’honorable. En toute objectivité, les dames (Lisa Milne & Bea Robein) ont moins de rayonnement que leurs partenaires masculins (Christian Elsner – le récent Parsifal de Marek Janowski au disque – & Morten Frank Larsen). De toutes manières, leurs prestations individuelles sont totalement éclipsées par celle du Chœur Gulbenkian de Lisbonne, grand triomphateur de la soirée. C’est un ravissement d’entendre ces voix latines colorées, ces timbres cuivrés, ces émissions nettes autant qu’éclatantes, surpassant haut la main leurs confrères britanniques en 2006. Pour mieux dire : voilà la plus somptueuse prestation chorale entendue dans cette salle depuis des lustres. Elle communique le grand frisson au public en le conduisant aux limites de l’extase phonique et nous souhaitons qu’elle génère de nouvelles collaborations avec notre orchestre dans les années futures.
II – Série "Ciné – Concerts" à l'Auditorium
Le Seigneur des Anneaux IIIème Partie : Le Retour du Roy (8 Juillet) : apothéose au terme d’un véritable exploit
Entamée en 2010 (et non en 2009 comme le mentionnait de manière tout à fait erronée le programme général de l’Auditorium), voici donc clôturée la représentation de la fabuleuse Trilogie filmique de Peter Jackson, adaptée de l’œuvre littéraire de Tolkien. Rappelons que l’intérêt est ici renforcé, dans la mesure où la remarquable musique d’Howard Shore est interprétée sur le vif par l’Orchestre National de Lyon, les Chœurs Bernard Tétu et la Maîtrise de la Primatiale Saint Jean. La performance consiste à être en parfait synchronisme avec l’image, puisque les pistes sonores musicales sur la bande son originale sont électroniquement désactivées. L’ultime rendez-vous pour ce cycle en aura aussi constitué l’apothéose, au terme d’un véritable exploit. © Niko Rodamel

La performance de Ludwig Wicki
Comme en 2010 et 2011, le travail accompli par Ludwig Wicki suscite l’admiration générale. Après quelques débordements sonores couvrant les dialogues l’an passé, le chef d’orchestre a obtenu un meilleur équilibre acoustique. Il est vrai aussi qu’après l’épisode central à la partition très massive, Howard Shore allège un peu la pâte sonore, particulièrement au niveau des pupitres de percussions. Quoi qu’il en soit, la performance de Ludwig Wicki laisse pantois car, techniquement comme physiquement, la tâche est aussi exténuante que de diriger un des volets d’un autre « Ring » bien connu des mélomanes. Autre performance : celle de la chanteuse soliste Clara Sanabras qui a remplacé au pied levé Kait Lusk initialement prévue. Sa prestation n’en est que plus admirable, d’autant que son timbre – sans être aussi somptueux que celui de sa consoeur défaillante – ne laisse pas indifférent.
Toujours aussi impressionnant, notre ONL s’investit totalement dans l’exercice (durant 5 soirées, précisons-le !) et à la fin du générique, tous les interprètes sont salués par une "standing ovation" plus que méritée.
Il convient de renouveler ce type d’opération
qui mobilise le public en masse
Après quelques soirées difficiles du point de vue de la fréquentation depuis septembre dernier, c’est un réel soulagement – comme pour la récente "IXème" de Beethoven – de constater que notre Auditorium fait le plein. Cela prouve que les grandes fresques sonores attirent les foules. Au reste, si nous estimons qu’il convient d’encourager à l’avenir ce type d’opération aptes à mobiliser en masse le public, rappelons qu’au moins trois rendez-vous à ne manquer sous aucun prétexte avec des œuvres spectaculaires sont proposés la saison prochaine : le rare (à Lyon) "Requiem" de Dvorák en Octobre, la colossale "Symphonie N°3" de Mahler en Novembre et, dès les 4 & 5 septembre, la « Grande Messe des morts » de ce cher Hector, tragiquement absente de l’affiche depuis l’anéantissement des manifestations du Festival Berlioz en notre ville. On annonce rien moins que 350 exécutants, là encore, il y aura du spectacle… qu’on se le dise et que l’on réserve vite, car il n’y aura, assurément, pas de places pour tout le monde !
Opéra de Lyon
"L’Enfant & les sortilèges" de Ravel
et "Le Nain" de Zemlinsky (23 Mai)
Un demi-éblouissement
Couplage osé que celui là ! Au premier abord, rien ne semble relier l’univers de Ravel et Colette avec le climat sulfureux issu de la fusion entre Wilde et Zemlinsky. Rien si ce n’est un élément dramaturgique assez difficile à exploiter : les maléfices, fruits de la méchanceté en grande partie inconsciente, de deux enfants terribles. Si la démonstration confine au sublime dans la première œuvre, la réalisation ne parvient pas à se hisser à la hauteur de l’enjeu dans la seconde. L'Enfant et les Sortilèges et Le Nain. © Stofleth.

Sens très sûr de la féérie
L’arrivée dans la salle inquiète franchement : rideau ouvert, plateau déjà occupé par une équipe de cinéastes s’agitant, caméras à l’appui, autour d’une semi-remorque. Or, si l’on craint le pire, toutes les appréhensions s’effacent aussitôt la première mesure ravélienne enclenchée après un "clap" de départ. Silence on tourne et, ô merveille : la paroi de la semi-remorque se soulève, révélant un intérieur proche de la maison de poupée. A partir de là, le metteur en scène polonais Grzegorz Jarzyna joue à fond la carte du fantastique. Pour ce faire, il utilise pourtant des procédés simples et vieux comme le monde, jouant subtilement des éclairages et de matériaux parfois élémentaires augmentés d’un soupçon de vidéo. Tout cela respire l’intelligence et le vrai sens théâtral. Le scénographe ne cesse de surprendre, jouant sur l’espace et les volumes en maître. A l’opposé de tant d’usurpateurs et autres spécialistes de la supercherie, il rejoint presque un Robert Lepage dans son sens très sûr de la féérie.
Tout ceci sera confirmé dans le tableau sylvestre, où les personnages zoomorphes sont particulièrement réussis. Chats, écureuil, libellule et grenouilles semblent tout droits issus d’un livre de conte de fées, tel que celui déchiré par l’enfant. Ils évoluent gracieusement devant un décor de sous-bois poétique au possible et divinement éclairé. Les trouvailles sont présentes par kyrielles, confirmant une inspiration exceptionnelle. On se doit de souligner le caractère foncièrement créatif des costumes d’Anna Nykowska Duszynska et le magnifique traitement des lumières réalisé par Jacqueline Sobiszewski.
Personnalités en devenir
Dommage qu’une telle réussite soit lestée par une distribution de petit calibre. Non que les chanteurs soient mauvais, mais force est de constater deux handicaps : des gabarits vocaux modestes et la diction défectueuse d’au moins la moitié des protagonistes. Pour qui ne connaît pas le texte, l’effort de compréhension est patent et vient plomber la perception du spectacle (réaction quasi unanime chez les auditeurs qui nous entourent). Pourquoi, dans ces conditions, avoir renoncé aux surtitrages ? Vocalement, seul le ténor François Piolino est à la hauteur de l’enjeu, offrant des prestations d’exception dans les rôles de l’Arithmétique, la Théière et la Grenouille. Sans être irréprochables, certains de ses partenaires sont riches de promesses, avec des personnalités en devenir mais fort intéressantes (Heather Newhouse en Princesse / Bergère et Chauve-souris ou Jean-Gabriel Saint-Martin dans l’Horloge comtoise et le Chat). D’autres suscitent la compassion, soit à cause d’un volume réduit soit en raison de leur français déplorable.
Le travail réalisé par Karine Locatelli porte ses fruits
Relevons la digne prestation des émouvants chœurs d’Alan Woodbridge, auxquels la Maîtrise d’enfants le dispute en valeur, tant le travail réalisé par Karine Locatelli porte ses fruits. Sans se hisser ce soir au même niveau d’exception, l’orchestre sert efficacement Ravel sous la baguette nous moins efficiente de Martyn Brabbins.
Nonobstant les réserves énoncées concernant les voix, cette pure féérie accomplie mériterait amplement d’être immortalisée sur DVD !

Le parti-pris visuel n’emporte pas l’adhésion
Nous aurions souhaité en dire autant pour "Der Zwerg". Hélas, la soirée se soldera par un demi-éblouissement. La scénographie ne se hisse pas aux mêmes sublimes hauteurs s’agissant du chef-d’œuvre de Zemlinsky. Visuellement, l’équipe a opté pour un curieux mélange d’années 1950 et de discrets clins d’œil au XVIIIème siècle. De XVIIème (où est censée se dérouler l’action) en revanche, point ! Une fois de plus l’univers tant espéré de Velasquez passe à la trappe. Si nous n’avions pu voir la production de l’Opéra de Paris, déjà à Genève en 2002 la mise en scène optait pour un décalage vers 1900. Ces transpositions n’apportent rien. Présentement, en outre, le parti-pris visuel n’emporte pas l’adhésion et fini par alourdir l’œuvre ; pire : à en détourner la signification. Les couleurs acidulées n’arrangent pas plus les choses qu’un arrière-plan où demeure la forêt de l’ouvrage précédent. Bref, ça ne "colle pas" ! Toute cette matière "hors de propos" est compensée par une bonne direction d’acteurs et de rares idées originales, telle que celle consistant à faire du Majordome Don Estoban un être maléfique et calculateur. En revanche, que le nain ne soit plus un nain et que le personnage dessiné hésite entre le trisomique et l’autiste est une erreur. Certes le problème du nain n’est pas simple à résoudre scéniquement. Pourtant, Pierre Strosser, dans la production genevoise, avait trouvé une solution idéale.
Saluons la performance
Le chef aussi est moins inspiré et l’orchestre peine à restituer les coloris autant que la luxuriance vénéneuse de l’écriture inhérente à Zemlinsky. Très inégale, la distribution est dominée par le Don Estoban bien timbré de Simon Neal (nullement gêné par l’idiome comme chez Ravel) et l’Infante Donna Clara venimeuse et puissante de Karen Vourc’h, laquelle effectue des débuts remarqués céans. Sans être vocalement exceptionnelle Lisa Karen Houben émeut dans le rôle de Ghita.
Reste le cas de Robert Wörle dans le rôle-titre. Bon comédien, ses vertus visuelles sont éclipsées par des limites vocales par trop évidentes. A une voix étroite – dont la projection sent l’effort – aux aigus placés "en arrière", s’ajoute un vibrato révélateur d’un organe fatigué. L’artiste soutient mal le son sur les valeurs longues (carence sensible dès qu’une blanche apparaît) ce qui génère des intonations douteuses, parfois laides. Or, ce personnage n’est pas Mime ! Il exige de conserver une ligne de chant élégante. Malgré tout, conservons au crédit de l’interprète une belle gestion des nuances et saluons la performance car, en l’espèce, tenir la distance est déjà héroïque.
Si l’on peut souhaiter une reprise de "L’Enfant & les sortilèges" avec son couplage idéal de "L’Heure espagnole" confiée à la même équipe, surtout, que la direction de l’Opéra de Lyon ne se décourage pas. S’agissant des œuvres relevant du courant germanique décadent, après ce Zemlinsky – que nous espérions depuis près de trente ans ! – vivement que l’on nous serve enfin un opéra de Franz Schreker.
"Carmen" de Bizet (5 Juillet) : affligeant !
Nous savons depuis longtemps qu’Olivier Py est capable du meilleur comme du pire en matière de mise en scène d’opéra. Si son "Tristan & Isolde" fut un des plus surprenants proposés ces dernières années, son "Tannhäuser" était d’une vacuité à faire peur, que la présence d’acteurs venus du porno étaient bien incapables de combler. Sa présente "Carmen" pouvait-elle apporter un regard neuf et, surtout, sagace sur une œuvre rabâchée ? © Stofleth.

Les pires poncifs du néo-académisme contemporain
Franchement, il y a des jours où le rôle de critique musical devient un fardeau. C’est aujourd’hui le cas, lorsqu’il faut endurer une représentation plombée par une scénographie aussi affligeante. Au lieu de proposer un angle d’attaque cohérent ou un nouvel éclairage sur la psychologie des personnages, Py nous assène les pires poncifs du néo-académisme contemporain, assortis d’une belle provision de ses fantasmes personnels, pour ne pas dire de ses obsessions. Encore un effort et, bientôt, il rejoindra son confrère Calixto Bieito dans la glorification radicale des bas instincts.
Car voilà bien le genre de scénographie idéale pour les spectateurs venant à l’opéra sans l’aimer et pour les critiques – locaux comme nationaux – plus littéraires ou théâtraux que musicaux qui, régulièrement, s’esbaudissent devant ce genre de supercheries apte à duper leur naïveté quand ce n’est pas leur notoire incompétence (il est significatif, à ce titre, qu’aucun ne relève les choix musicologiques pourtant fort pertinents et originaux réalisés par le chef ! Comme quoi, même avec « Carmen », il écrivent sur ce qu’ils ne connaissent pas… « et voilà pourquoi votre fille est muette ! » CQFD !).
Une production conçue pour ceux que la musique "dérange"
Bien évidemment, ce qui nous est montré n’a plus rien à voir avec la nouvelle de Mérimée ni avec le livret de Meilhac et Halévy au point que nous en venons à poser cette navrante question : sert-on un compositeur en réécrivant une trame que l’on estime être « de pacotille » au point que sa musique semble souvent exprimer le contraire de ce qui se passe sur le plateau ? On nous impose une autre histoire, en constant décalage avec le(s) texte(s), sans jamais en comprendre les subtilités. A ce titre, tous les sous-entendus osés du livret sont ignorés – et oui, pour cela il faut maîtriser l’art de lire entre les lignes ! – et l’on renchérit dans l’abject au détriment de la finesse canaille. Que la production soit conçue pour ceux que la musique "dérange", on en a la preuve dès l’ouverture, copieusement animée. D’ailleurs, il en ira de même pour tous les interludes. Le dispositif scénique tournant est aussi lourd qu’écrasant. Bien entendu, toute référence à l’Espagne est éradiquée avec un mépris souverain du texte. Or, si l’œuvre en a déjà vu de toutes les couleurs sans attendre Monsieur Py, en matière d’actualisation, elle n’avait encore jamais visité les quartiers chauds français. Nous voici quelque part (à Pigalle ?) – ou nulle part – avec un hôtel borgne côté jardin et un miteux commissariat de police côté cour. Au centre, un théâtre de spectacles érotiques avec "Eros Center" dont Carmen est la vedette. Tout est corrompu alentours, puisque les policiers manquent de peu le viol de Micaëla (on est bien au-delà des sous-entendus suffisamment éloquents des paroles). Constamment détourné, le contexte devient illisible. Ainsi, le début du III – où Don José se grime en clown ("I Pagliacci" ???) – tient le pompon ! © Stofleth

Un éloge du conventionnel à revendre
Py a horreur du vide – ce que l’on savait depuis belle lurette – et en fait des tonnes, étalant ses "accessoires" et autres joujoux de prédilection, bref, tout son attirail habituel : Postiches – Structures métalliques – Cul – Néons – Couleur rouge – Paillettes – contorsions et gesticulations… quel bordel ! (c’est le cas de le dire !). Car on s’agite dans tous les sens pour occuper l’espace jusqu’à mettre en danger les interprètes. A ce titre, les singeries imposées dans le Quintette du II manquent de peu rompre son fragile équilibre. Que de remplissage ! Les contresens sont légions (le meurtre de Zuniga à la fin du II ! Sa présence au IV étant ensuite dissimulée par un subterfuge relevant de l’expédient le plus niais), la direction d’acteurs banale, axée sur une gestique outrée répétitive. Et avec ça une éloge du conventionnel à revendre, atteignant son zénith dans les scènes où les chœurs masculins – assis comme au spectacle, dos au public – ne cessent de se retourner pour lancer leurs répliques. Les références accumulées – plus ou moins conscientes ? – ("Orfeù negro", Joséphine Baker, le Lido…etc.), finissent par friser le ridicule. Tout cela sonne faux, allant comme un smoking à une vache, la banalisation engendrant une monotonie génératrice de platitude. Car le pire est là : Py est parvenu à rendre "Carmen" ennuyeux et nous n’avons pas souvenir d’avoir autant réfréné de bâillements en assistant à une exécution de cet opéra. Ce nonobstant, si son souhait est d’en livrer une parodie, alors c’est une réussite !
Vision réductrice
Venons-en à la conception du personnage central. Vainement nous avons tenté de nous laisser convaincre par les intentions du metteur en scène, au moyen du texte inséré dans le programme. En fait, ce dernier révèle essentiellement au grand jour un profond mépris pour les auteurs de l’œuvre et une grave méconnaissance du sujet. Avec un ton de donneur de leçons il assène, en réalité, un laïus typique du nanti moralisateur prétendument contestataire (alors que profitant largement du système). Carmen devient avec lui un être falot qui semble subir plus qu’agir. La vision est réductrice en la dépouillant (sic !) de toute sa composante de fière rebelle et "Don Juanne". Même son aspiration à vivre en communion avec la Nature sauvage lui est refusée (au III, où l’action stagne dans la même jungle urbaine) . Cette meneuse de revue "olé olé" légèrement pute, n’est plus, désormais, qu’une composante insignifiante de la société. Rentrée ainsi paradoxalement dans le rang, elle perd tout ce qui faisait d’elle une femme hors des normes médiocres. Rejoignant la banalité, elle n’est tout simplement plus… une héroïne !
La psychologie de Don José est chamboulée : il n’est plus un introverti indifférent puisqu’il va se frotter volontairement à Carmen dès la Habanera, ce qui traduit la tragique incompréhension d’un ressort fondamental de la dramaturgie. Jamais Escamillo n’a autant ressemblé à une marionnette. Quand à Micaëla, Py ne sait visiblement qu’en faire et son air du III – traditionnellement un "tunnel" sur le plan dramaturgique – est traité de façon bien insignifiante.
Mais en voilà assez : n’accordons pas plus d’importance qu’il n’en mérite à cet incident anodin, dû à un scénographe désormais bien essoufflé, apôtre d’une provocation gratuite qui ne parvient même plus à masquer son caractère suranné.
La distribution frise l’indigence
Pouvons-nous espérer une compensation sur le plan musical ? (si tant est que la partition de Bizet ait encore quelque chose à faire dans ce fatras). Hélas, il faut vite se désillusionner. La distribution frise l’indigence et s’avère, en tous cas, indigne d’une scène aux prétentions internationales. Carmen transparente et privée d’aura, Josè Maria Lo Monaco est à peine une mezzo lyrique et serait déjà insuffisante en Dorabella. Manquant cruellement d’assise dans le registre grave, elle éprouve aussi de la difficulté à bien placer ses aigus. Son chant appliqué en devient scolaire et sa prestation passe-partout rejoint celle de son partenaire, en série B. Tout comme elle, le ténor Yonghoon Lee est brouillé avec la langue française (quel sabir !). En outre, il s’évertue à discipliner un organe massif, dépourvu d’attraits. Dans ces conditions, on doit lui rendre hommage dès qu’il parvient à émettre un son dans la nuance "piano". Légèrement plus idiomatique, l’Escamillo de Giorgio Caoduro est en deçà de la typologie vocale exigée. L’espace de quelques secondes on se laisse toucher par son timbre… avant de constater sa monochromie. Privé de grave (les si bémols de son air !), il lui arrive également d’être gêné dans les notes de passage du registre supérieur (les mi aigus du refrain). © Stofleth

Nathalie Manfrino sauve la mise
Remplaçant Sophie Marin-Degor souffrante, Nathalie Manfrino sauve la mise en Micaëla et apporte enfin le soulagement d’une diction naturelle. Certes, elle paraît presque surdimensionnée aujourd’hui dans le rôle. Inversement, la fréquentation d’emplois trop lourds ces trois dernières années a généré un vibrato préoccupant. Mais ces réserves s’effacent devant l’art d’une cantatrice totalement sincère, la seule du plateau à atteindre le niveau indispensable pour défendre la partition dans une salle de cette ampleur. Le public ne s’y trompe pas, lui réservant la première place à l’applaudimètre.
Les rôles secondaires appellent eux aussi des réserves. Vincent Pavesi est dépassé par la tessiture de Zuniga. Trop élevée pour sa voix, elle le contraint à obscurcir les voyelles afin d’éviter l’accident. Si Angélique Noldus et Elena Galitskaya demeurent approximatives et ne s’élèvent guère au-dessus de la médiocrité en Mercedes et Frasquita, on relèvera les prestations intègres de Christophe Gay et Carl Ghazarossian en Dancaïre et Remendado (ici devenus des travelos !). Un artiste toutefois retient l’attention : Pierre Doyen en Moralès. Voilà un baryton avec des moyens étonnants, une projection franche et un timbre des plus intéressants qu’il faudra suivre de près. Dommage, dans ces conditions, qu’il soit privé de son petit air de l’Acte I.
Stefano Montanari déroutant
Constat d’autant plus regrettable que les options musicologiques de Stefano Montanari sont appréciables. En effet, si nous revenons ici à la mouture opéra-comique d’origine (avec dialogues parlés donc, réduits cependant au strict minimum) il réinsère la plupart des fragments retranchés par Guiraud et réhabilités par Fritz Oeser, à savoir : l’intervention des hommes dans le chœur des cigarières, les développements du chœur de la dispute, l’entrée d’Escamillo en version longue, l’intégralité de son duo avec José, la 1ère mouture de l’ultime duo Carmen / José et de tout le finale. Ceci dit, d’autres aspects déroutent chez ce chef : une battue sèche, des tempi excessivement rapides ça et là qui peuvent mettre chanteurs et instrumentistes en péril (les bois dans le chœur des enfants, par exemple). Plus troublantes encore s’avèrent des fluctuations de tempo (la habanera !) ne correspondant à aucune indication connue ou des effets de "soufflet" incongrus (Acte II). De surcroît, la mise en exergue des régions basses de l’orchestre entraîne une fâcheuse propension à la vulgarité (le thème de la corrida).
Perceptiblement gênés par la scénographie, les chœurs d’Alan Woodbridge assument bravement leur tâche redoutable, même si on les a connus plus inspirés dans d’autres contextes. Les enfants de la Maîtrise de l’Opéra sont admirables de justesse et l’on doit rendre hommage à Karine Locatelli pour le magnifique labeur accompli.
Coïncidence ? En avril 2013, la Compagnie Cala produira une nouvelle "Carmen" à l’Amphithéâtre 3000. Il serait pour le moins divertissant qu’avec ses modestes moyens elle produisît un spectacle plus satisfaisant que celui-ci…
Autres lieux, autres institutions
Société de Musique de Chambre de Lyon – Salle Molière
Ensemble Contraste & Karine Deshayes (2 Mai) Rare moment de délicatesse
Unanimement cité par les fidèles auditeurs, le "must" de cette saison 2011/2012 pour la Société de Musique de Chambre aura été la prestation du Quatuor Emerson en janvier. En conférence hors Lyon le jour de leur venue, nous ne pûmes, hélas, en rendre compte. Se distinguant par l’éclectisme et l’intelligence de sa programmation, la vénérable institution nous propose en clôture de cycle une soirée originale, axée sur un programme d’une totale cohérence stylistique. © Amélie Techerniak DR et Vincent Jacques.


Sensibilité des instrumentistes
Soyons d’abord suffisamment cynique pour relever qu’un… certain débat audiovisuel républicain n’aura pas nuit à la fréquentation. La Salle Molière est bien garnie et c’est heureux car un rare moment de délicatesse attend l’auditoire. L’ensemble Contrastes (constitué de 5 instrumentistes à géométrie variable) ouvre le feu, imposant une vision du "1er Quatuor avec piano" de Gabriel Fauré où la franchise des attaques le dispute à un discours volontaire qui fait plaisir à entendre. L’équilibre cordes / piano s’installe rapidement, ce qui nous vaut un Scherzo pétillant à souhait, dont la section centrale (avec sourdines) est un enchantement tant elle est impeccablement restituée. Par ailleurs, que de belles sonorités affichées dans le mouvement lent et combien la sensibilité des instrumentistes sait présenter toutes les facettes de l’écriture fauréenne. Ces qualités font aussitôt oublier quelques traits savonnés çà ou là (au piano, entre autres… ) et se pérennisent sur l’ensemble du programme.
Déploiement de la ligne et sensualité
Pour la trop négligée "Chanson perpétuelle" de Chausson, Karine Deshayes se place au cœur de l’ensemble au grand complet. Dans cette partition passionnante et pleine de surprises, la fusion des artistes impressionne. La belle mezzo-soprano ne le cède en rien à ses partenaires sur le double plan du déploiement de la ligne et de la sensualité. Seule la diction demeure perfectible. Néanmoins, la cantatrice est ici bien plus à sa place qu’en Charlotte de "Werther" l’an dernier à l’Opéra. Son mezzo lyrique est certes opulent mais doit se garder des emplois trop lourds (et l’on imagine sans peine combien elle a dû exceller à l’Opéra du Rhin dans le rôle du page Urbain des "Huguenots" de Meyerbeer).
Avenante promenade
Venant se substituer au dernier moment à Lekeu, "Après un rêve" de Fauré ne laisse rien deviner de sa mise en place tardive. Le cycle de "La Bonne chanson" est rarement donné dans sa mouture avec quatuor à cordes & piano. Apprécions, en conséquence, la chance qui nous est ce soir offerte de l’écouter, d’autant plus que nos artistes révèlent toute la richesse et les subtilités d’écriture de ce cycle admiré par Marcel Proust. Karine Deshayes – a-priori à contre-emploi, pensaient certains – fait de la belle ouvrage, restituant Verlaine avec une palette d’affects et de nuances appelée à se développer davantage dans les années futures.
Au terme de cette avenante promenade, on en vient à poser une question : les récitals vocaux sont aujourd’hui le point faible de la musique à Lyon. Dans la mesure où l’Opéra ne remplit pas sa mission sur un terrain qui, nous le constatons à regret, ne semble pas motiver davantage Les Grands Interprètes, pourquoi ne pas envisager le principe d’un récital de chant annuel à la Société de Musique de Chambre ? Dans une ville de notre importance, ce ne serait vraiment pas un luxe.
Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin
Hiver 2012
Une courbe de températures en dents de scie
« Dussé-je toute ma vie
ne rien produire de bon et de beau,
je n’en sentirais pas moins
une joie réelle et profonde
à goûter ce que je reconnais et admire
de beau et de grand chez d’autres »
Franz Liszt
AUDITORIUM / ORCHESTRE NATIONAL DE LYON
I – Les Grands concerts de l’Orchestre National de Lyon
Concert du Nouvel An avec feux d’artifice (29 Décembre)
Une musique que l’on "contemple" enfin en situation


Ottavio Dantone parvient à transformer l’essai
Après l’expérience peu concluante de Ton Koopman avant Noël, voici de nouveau un chef dit "baroqueux" qui prend les rênes de l’O.N.L. Pour ce programme festif, Ottavio Dantone parvient à transformer l’essai. Qu’importe une "Suite de Bach BWV 1069" quelque peu pesante, qui tient lieu d’échauffement et à laquelle manque un zeste de fluidité (comme de transparence) pour emporter l’adhésion. Subséquemment, le ton juste est trouvé. Les attaques des violons sont autrement impérieuses qu’avec le chef batave et nous avons l’impression de ne plus être en présence de la même phalange. Giuliano Carmignola y contribue pour une large part. Paraisse le violoniste italien et cette soirée s’élève d’un cran. Tartini ("Concerto en La Majeur D.96") se pare de teintes fauves. Quel art du violon, quelle capacité à faire chanter l’instrument ! L’archet voltige avec une stupéfiante souplesse de poignet et les bariolages acquièrent une insolite apesanteur. C’est tout juste si l’on est en droit d’exiger des trilles plus assurés et un son davantage conquérant (il paraît que cela "passait" mal au 2d balcon…). Cette réserve exceptée, le rare "Concerto « Grosso Mogul »" de Vivaldi étincelle tel un diamant aux mille facettes, orné de cadences aussi généreuses que diaboliques. Et puis quelle classe possède ce soliste ! Voilà bien la véritable Italie, celle d’un Riccardo Muti (tout l’opposé d’un chef de gouvernement récemment déposé). Photos © Dantone : Walter Capello. De Negri : Bdllah Lasri.
L’insolence des moyens
Toute la seconde partie est entièrement consacrée à Haendel avec, pour commencer, 3 des airs de Cléopâtre tirés de "Giulio Cesare". Technicienne moins accomplie que Karina Gauvin – récemment entendue dans le même rôle à la Chapelle de la Trinité [Voir chronique lyon-newsletter automne 2011] – la soprano Emmanuelle De Negri est autrement convaincante et campe le personnage d’entrée de jeu. L’insolence des moyens nous a rappelé Gianna Rolandi (vue à Genève en 1983). En outre, De Negri exprime une sensualité dont sa consœur n’était guère prodigue. Néanmoins, là s’arrête l’éloge. Les extrapolations dans le registre suraigu (pour les da capo et cadences) sont stylistiquement hors sujet pour ne pas dire d’un goût douteux (évoquant les mauvais soirs d’une Beverly Sills). Quant à son « Piangerò la sorte mia » il laisse de marbre, là où il devrait fendre le cœur. La Signorina De Negri n’a pas assez vécu. Cela viendra, nous le lui souhaitons, à condition de ne plus être précédée d’une réputation fabriquée, aussi disproportionnée que surévaluée, dont un matériau quelconque – le timbre, en particulier – est l’évidente preuve.
Nerf et panache
La conclusion est triomphale, avec la "Royal fireworks music" dirigée avec nerf et panache par Dantone. Certes, avec l’ONL, nous eussions préféré, tant qu’à faire, entendre la mouture d’origine de 1749 et sa tablature géante (36 bois, 18 cuivres, 4 jeux de timbales) [enregistrée par Robert King ; 1 CD Hyperion 1989 : impressionnant !]. Néanmoins, la réjouissance est au rendez-vous, avec une pyrotechnie visuelle accomplie (un grand coup de chapeau aux artificiers !) tant il est vrai que cette musique retrouve tout sa signification lorsqu’on la "contemple" enfin en situation.
Moussorgski / Chostakovitch / Beethoven (8 Mars)
Test incontournable


Réunir trois compositeurs dont les options artistiques ont été à l’origine de profonds bouleversements esthétiques est une riche idée. Encore faut-il que l’interprétation de leurs œuvres se hisse à la hauteur de l’enjeu. Photos © Kern Olga. DR. Chritian Leger
Slatkin restitue les couleurs crues avec beaucoup d’acuité
Nous entendîmes pour la dernière fois le Prélude de "La Khovanchtchina" de Moussorgski par l’ONL sous la baguette d’Emmanuel Krivine. Ce fut alors dans l’édition supervisée par Rimski-Korsakov. Aujourd’hui, Leonard Slatkin opte pour la version Chostakovitch, sans doute histoire de conférer une plus évidente unité à son programme. Si l’on sait que le compositeur soviétique conservait un portrait de Moussorgski sur son bureau, sa vénération le conduit à des options radicales en matière d’orchestration, dont Slatkin restitue les couleurs crues avec beaucoup d’acuité.
Une rare maestria
C’est aussi l’âpreté qui règne, davantage encore que l’humour, sur l’essentiel du "1er Concerto pour piano Opus 35" de Chostakovitch. Appréciée ici même en avril 2010 dans le "3ème"de Rachmaninov, Olga Kern parait plus contractée. Sans effacer le souvenir de Martha Argerich, elle parvient toutefois à imposer son analytique vision. En ceci, elle s’accorde pleinement avec la direction de Slatkin, dont les tempi retenus permettent de jouir pleinement des nuances de cette écriture épurée où l’orchestre est réduit aux seules cordes. En outre, le chef et la pianiste trouvent en Christian Léger un partenaire inspiré, dont les épanchements nostalgiques s’abstiennent opportunément de tout pathos (défaut auquel cède plus d’un trompettiste dans cette partition). La cohésion de tous les protagonistes s’apprécie d’autant lors du périlleux finale, enlevé ici avec une rare maestria.
Baisse de régime
Si les symphonies de Beethoven font figure de test incontournable pour tout chef prenant les rênes d’un orchestre, la "3ème « Eroica »", avec ses multiples chausse-trappes, demeure probablement la plus redoutable de la série. Slatkin – qui l’a dirigée, de toute évidence, un nombre incalculable de fois – ne s’en laisse pas compter, attaquant le monument d’une main ferme, sans états d’âme. A ce titre, son optique décomplexée emprunte autant aux interprétations germaniques du Nord à pâte épaisse (Furtwängler, Klemperer, Jochum…) qu’à une certaine tradition américaine – au sens large – (Szell, Ormandy, Reiner, Bernstein…). Les variations de dynamique peuvent être impressionnantes et compensent un criant manque d’unité des cordes aiguës ça et là (1er mouvement). Épisode où plus d’un chef s’enlise, la Marche funèbre est soutenue avec intensité, l’étagement des plans sonores demeurant sacrifié au profit d’un fondu karajanesque renforçant le sentiment d’oppression. En revanche, on a connu Scherzo plus inspiré et les premiers signes de lassitude apparaissent. Tout bascule à partir de là. Le grand finale s’essouffle, perd progressivement en éloquence, chacun donnant l’impression de jouer "dans son coin". La structure s’effrite, minée par le manque d’homogénéité et de liant des violons I autant que la terne prestation des vents, parfois poussifs. C’est peut dire que l’ensemble ne convainc pas et traduit plutôt une inquiétante baisse de régime. Où sont la grandeur épique et la démesure exigées ? Nous avons le regret de le rappeler mais, dans cette œuvre, Jun Märkl fut, un soir d’octobre 2005, autrement visionnaire et impérial !
Wagner / Schreker / Chostakovitch (29 Mars)
Quand les absents ont tort…


Qu’il est triste de constater combien ce programme n’aura point attiré massivement les mélomanes ! La combinaison des 3 compositeurs annoncés a-t-elle effrayé les plus frileux ? Pour notre part nous ne saurions l’affirmer, dans la mesure où il arrive que Mozart lui-même ne fasse quelquefois pas le plein. Cependant, exercerions-nous les fonctions de conseiller artistique en ces lieux que nous eussions procédé différemment. La prudence en ces temps de crise nous aurait conduit à dissocier les volets de ce concert en les répartissant sur deux programmes, tout en les "flanquant" chacun d’une "locomotive", du genre : une symphonie de Brahms pour le 1er, un concerto de Tchaïkovski pour le 2d. En l’espèce, nul ne semble y avoir songé. C’est fort dommage, dans la mesure où des ouvrages aussi rares que passionnants sont affichés. Photos © Jane Irwin : Clive Barda. Josep Pons DR.
Sans démesure ni folie
Passons rapidement sur "Prélude & Mort d’Isolde", pages trop entendues ces dernières années et auxquelles il est impératif de conférer un souffle supérieur pour encore motiver l’auditeur dans un tel contexte. Josep Pons nous en livre une lecture banale, à pâte lourde (façon Furtwängler du pauvre), lente et peu soutenue, où la flamme d’une passion surhumaine ne s’extériorise jamais. Tout cela est propre, raisonnable, poli, sans démesure ni folie. Visiblement peu concerné, le chef nous incite à penser – en étudiant ce qu’il fera en fin de parcours – qu’il eût été plus judicieux d’opter pour l’ouverture de "Tannhäuser" ou des "Maîtres Chanteurs de Nürnberg" qui auraient mieux convenu à son tempérament.
Jane Irwin est une révélation
La suite du programme trouve l’artiste catalan autrement inspiré. Très porté sur la musique vocale (surtout l’opéra : il en laisse une dizaine) le post-romantique Franz Schreker – que l’on peut associer à Zemlinsky dans le même courant esthétique – eut à subir l’opprobre du nazisme et fut classé, lui aussi, comme "dégénéré". Ignoré jusqu’à ce soir à Lyon à notre connaissance – si l’on excepte les conférences que votre serviteur consacra à l’Histoire de l’opéra germanique – il fait ce soir une entrée remarquée au répertoire de l’ONL avec ces "5 chants pour voix grave ou centrale avec accompagnement de petit orchestre". Très concentré, Josep Pons découpe avec un art consommé les contours de cette partition délicatement orchestrée et permet à la cantatrice Jane Irwin de prendre tous les appuis indispensables en vue d’offrir une interprétation aussi captivante que mémorable. Restituant les mots avec une intelligence supérieure, cette authentique voix de Falcon est une révélation à nos oreilles et nous aspirons au bonheur de la réentendre dans un avenir proche, tant elle possède le don de capter l’attention. Le résultat est envoûtant et les absents ont tort.
Les cordes demeurent les grandes triomphatrices de ce marathon
A priori loin de ses racines, Josep Pons est de plus en plus impliqué au fur et à mesure du déroulement de la soirée. Avec l’ardeur du désespoir, il se lance tête baissée dans ce monument qu’est la terrifiante "8ème Symphonie en ut mineur Opus 65" de Dimitri Chostakovitch dont c’est – sauf erreur – la création à Lyon. Nerveuse, primitive et brutale, sa direction est aussi impérieuse dans les déchaînements sonores les plus cataclysmiques que dans l’impalpable écriture du Largo. Il faut entendre ces attaques franches autant qu’affûtées, ces nuances observées à l’extrême, ce discours tendu à craquer. L’intensité de jeu pour tous les pupitres confine à l’hallucination phonique, sans négliger l’émotion. Voilà qui est inattendu chez le Maître soviétique dans le cas spécifique d’une symphonie guerrière que l’on croyait exempte de cette vertu. Si tous les pupitres de notre superbe phalange se dépensent sans compter, les cordes demeurent les grandes triomphatrices de ce marathon. Stupéfiantes d’à propos, de puissance et de contrôle, elles évoluent jusqu’aux limites du raisonnable, soutenant sans faiblir les scansions et ostinati les plus délirants. Notre seul regret sera de pure forme : que le chef ne fasse pas saluer les cordes successivement par groupes. En l’espèce, ce protocole qui tend à disparaître eût été des plus appropriés. N’exprimons qu’un souhait : vivement la "7ème Symphonie en Ut Majeur « Leningrad »" dans des conditions semblables !
II – Série Festival "French kiss"
Duruflé / Caplet / Dubois / Fauré / Escaich (10 Janvier) : ferveur mystique appréciable


La deuxième édition du Festival "French kiss" – dont le but (mettre en valeur notre immense répertoire) ne peut que susciter l’approbation – présente une programmation alléchante. Déplorons néanmoins une carence de taille : l’absence d’œuvres de Massenet dont le centenaire de la mort est pourtant inscrit sur la liste des commémorations nationales par le Ministère de la Culture. Où sont donc les suites d’orchestre, le concerto pour piano et tant d’autres pages symphoniques que nous étions légitimement en droit d’espérer en 2012 ? Peut-être sont-elles prévues pour 2013, alors qu’on fêtera les bicentenaires Wagner et Verdi ? (Lesquels, bien entendu, seront négligés à leur tour, alors qu’ils n’ont pas écrit uniquement pour l’opéra… !). Photos © B. Têtu : Dargent. Warnier Jean-Marie Perrier.
Du plus haut intérêt sur le plan musicologique
Cette sérieuse réserve mise à part, apprécions ce qui est proposé ce soir. Du plus haut intérêt sur le plan musicologique, la première partie donne à entendre des raretés : « Petite messe des morts » de Théodore Dubois, "Panis angelicus", "Deux sonnets", "Les Prières" d’André Caplet, aux côtés des bien connus "Cantique de Jean Racine" de Fauré, "Prélude & fugue sur le nom d’Alain" de Maurice Duruflé et d’"In memoriam Maurice Duruflé" de Thierry Escaich. Ces pièces requièrent une tablature réduite à la portion congrue (6 instrumentistes + un orgue au maximum) et permettent d’apprécier les qualités des meilleurs solistes de Bernard Tétu, le maestro assurant lui-même la direction.
Travail de ciseleur florentin
Les partitions de Dubois sont de petits bijoux et il est heureux que l’on commence à redécouvrir ce mésestimé directeur du Conservatoire. Tétu réalise un travail de ciseleur florentin dans Caplet, davantage passé à la postérité pour ses orchestrations debussystes que pour ses propres créations. A l’exception d’une soliste affligée d’un vibrato inquiétant (au regard de son âge !) l’ensemble des voix féminines procure un ravissement qui perdure dans les sonnets de Ronsard et Du Bellay, servis pas une gracile soprano, divinement soutenue par la harpe de Éléonore Euler-Cabantous (comme nous serions curieux de l’entendre dans un concerto ; celui de Boieldieu par exemple, qui serait idéal lors d’une prochaine édition de "French kiss" !). A 20 ans de distance Tétu a peaufiné son Fauré, dont il propose une lecture plus fouillée et subtile. Vincent Warnier exécute avec sensibilité et brio les deux pièces d’orgue – redoutables ! – de Duruflé et Escaich. La seconde, avec ensemble vocal mixte, peut s’avérer fascinante, en dépit d’une inspiration inégale.
Option intimiste
Pièce maîtresse de la soirée le "Requiem" de Maurice Duruflé occupe toute la 2de partie. Confessons que si nous connaissions les moutures de 1947 et 1961 avec grand orchestre et orchestre de chambre, nous ignorions l’existence de cette version intermédiaire de 1948 pour orgue seul avec solo de violoncelle. Devons-nous le dire ? Nous peinons à adhérer à cette option intimiste, prévue pour les plus modestes paroisses mais inadaptée dans l’immensité désertique du plateau de l’Auditorium. Reste que les chœurs de Bernard Tétu au grand complet dispensent une ferveur mystique appréciable, même si les pupitres féminins ont tendance à écraser leurs partenaires masculins dans le fortissimo. Saluons l’intègre prestation du baryton Jean-Baptiste Dumora, déployant dans l’Hostias une projection et une présence dignes d’envie.
Une dernière remarque de pure forme : les choristes font preuve d’un relâchement confinant au désordre (et nous restons poli !) sur le plan des protocoles d’installation comme de départ. La formation ne nous avait pas habitués à ce déplorable manque de rigueur, dont on croyait seules les chorales d’amateurs fâcheusement coutumières.
Haydn / Mendelssohn / Gounod (9 Février)
Retour de génies négligés


Une fois admis que l’inclusion de cette soirée dans le cycle "French kiss" est un peu tirée par les cheveux – se justifiant par la seule présence de Gounod à l’affiche – force est d’admettre que nous avons vécu un instant mémorable. Photos © N. Marriner : Left Photo. Chamayou : Thibault Spital
Une élégance fleurant bon les années 1980
Sir Neville Marriner n’a jamais été excessivement présent dans notre ville. Sauf erreur, sa dernière venue à Lyon remonte à 1998 pour "Orfeo ed Euridice" de Gluck à l’Opéra. Agréables retrouvailles aussi avec Joseph Haydn, devenu tellement rare à l’ONL (l’on se souvient, néanmoins, d’une belle "Symphonie N°85 « La Reine »" dirigée au pied levé par Oleg Caetani en Juin 2008 – Au fait : pourquoi diantre n’avoir pas réinvité cet excellent chef ? Cela relevait pourtant de la plus élémentaire courtoisie et d’un usage à respecter dans le métier.).
Ce soir, la "Symphonie N°96 « Le Miracle »" étincelle sous la baguette du Maître britannique, prodigue en souples contours à la mesure de ce qu’il est sobre et net en gestique. On note quelques éléments musicologiques bienvenus : petites timbales avec baguettes bois, cor naturel, trompettes à trous…). Tout cela est imprégné d’une élégance, d’une classe même, fleurant bon les années 1980, apte à nous rajeunir et nous combler d’aise. Faut-il absolument une réserve ? Juste une alors : celle de n’avoir pas pris pleinement la mesure de l’acoustique si particulière des lieux. A ce titre, les plans sonores sont parfois insuffisamment différenciés (2ème mouvement), ce qui peut engendrer ponctuellement une sensation d’insuffisante netteté. Mais, par ailleurs, que de sagacité, tout en demeurant foncièrement classique, dans le prolongement des visions d’un Sir Thomas Beecham (le "Vivace assai" final est exemplaire à ce titre).
Les doigts souverains de Bertrand Chamayou
Autre génie négligé : Felix Mendelssohn, dont on savoure le "Concerto N°1 en sol mineur Opus 25" sous les doigts souverains de Bertrand Chamayou : divin Andante, Presto conclusif éblouissant, "senti" comme rarement. La récente Folle Journée nantaise nous le confirmait aussi : le piano français se porte bien. Le soliste de la génération ascendante et le vénérable chef semblent se stimuler réciproquement et, même si Katsaris et Masur [1 CD TELDEC 1988] demeurent l’incontournable référence en l’espèce, voilà une interprétation à la fois nerveuse et poétique rejoignant les sommets. Galvanisé, notre orchestre – célestes violons en tête ! – trahit ses affinités électives avec ce répertoire. On en redemande !
Cohésion du programme
Apprécions enfin la cohésion du programme. Inscrite dans un prolongement de Haydn et Beethoven mâtinés de Mendelssohn tout en conservant un éclairage typiquement français, la délaissée "Symphonie N°2 en Mi b Majeur" de Charles Gounod, est une révélation pour la majorité des auditeurs, ce qui ne peut que ravir votre serviteur. Si l’étincelant Scherzo demeure au zénith de la partition, Marriner nous révèle la délicatesse du Larghetto davantage encore que Plasson [1 CD EMI 1991] ce qui n’est pas un mince compliment !
II – Série "Orchestres invités"
Marinski St Petersbourg

Chostakovitch / Mahler (11 Mars) Visions de feu, magmatiques
En avant-propos et dans un souci d’information du public, nous nous devons d’apporter une rectification : contrairement à ce que prétend la plaquette générale 2011 / 2012 de l’Auditorium, les forces du Marinskii de Saint-Pétersbourg se sont déjà produites à Lyon par le passé. Outre les représentations de "Boris Godounov" de Moussorgski et de "Kitège" de Rimski-Korsakov dans le cadre de l’Opéra, la Salle Ravel a reçu l’orchestre de Valéry Gergiev (augmenté de ses chœurs et solistes !) à deux reprises : pour des exécutions de concert d’"Eugène Onéguine" puis de "La Dame de Pique" de Tchaïkovski (le premier venant d’ailleurs – hélas – se substituer au dernier moment à "La Fiancée du Tsar" de Rimski-Korsakov primitivement annoncée). Naturellement, si besoin est, nous rechercherons dans nos archives lesdits programmes et les mettrons à la disposition des responsables éditoriaux de l’Auditorium. Photos © Gergiev : Alexander Shapunov. Mariinsky : V. Baranovsky.
Relief et cohérence
Cette précision étant apportée, nous apprécions d’entendre enfin l’Orchestre du Marinskii dans un programme symphonique. A ce titre, nous approuvons totalement l’absence d’un concerto de soliste. Dans la mesure où l’on vient pour entendre un orchestre en tournée, le principe est de chercher à apprécier ses qualités intrinsèques et, dans cette occurrence, la présence d’une partition concertante est déplacée voire absurde (ce fut pourtant le cas avec les phalanges de Dresde et de Leipzig ces dernières années). A l’instar de Maazel avec les Wiener Philharmoniker, Gergiev a choisi – et c’est tant mieux ! – deux partitions purement orchestrales et fort lourdes : la "Symphonie N°12 en ré mineur Opus 112 « L’Année 1917 »" de Chostakovitch et la célèbre "Symphonie N°5 en ut dièse mineur" de Gustav Mahler. Le choix est remarquable, puisque les liens objectifs existent entre les conceptions du compositeur autrichien et de son héritier spirituel russe.
Partition contrainte par le régime, la "12ème" du maître soviétique n’est pas des plus faciles, tant le niveau d’inspiration y est inégal pour des raisons avant tout conjoncturelles et politiques, donc extra-musicales. Tout le mérite revient à Valéry Gergiev de lui conférer relief et cohérence.
Puissante mécanique bien rodée
Dès la première attaque, on se délecte d’entendre une formation de grande vigueur sonore, une puissante mécanique bien rodée. Le tourbillon infernal du 1er mouvement est magistralement restitué, tout en conservant une parfaite clarté des zones sonores, ce qui est un exploit, compte-tenu de l’écriture verticale et massive mise en jeu. Rien n’est oublié ni écrasé. Quel régal d’entendre cette opulence des cordes, ces cuivres tranchants, ces percussions terrifiantes. Seuls les bois, initialement un peu en retrait, s’affermissent progressivement, gagnant en flexibilité comme en projection.
Dans ce cheminement granitique, c’est tout juste si l’on peut deviner Gergiev plus soucieux de technique, d’irréprochable mise en place et d’hédonisme sonore plutôt que de charpentage général et de narration ; à l’exception notable du dernier mouvement où il rentre complètement dans son sujet. Lecture nerveuse, parcours d’un seul souffle, direction tendue "en arc" sans relâcher jamais la tension : la démonstration est impressionnante.
Analyse et rudesse
Depuis longtemps nous nous posions la question : pourquoi les interprétations mahlériennes de Valery Gergiev ont si souvent mauvais presse auprès de l’intelligentsia (?) de la critique parisienne élitiste (ou soi-disant telle) ? Le disque n’étant pas suffisamment éclairant, il nous a fallu attendre une exécution sur le vif – ce soir – pour apporter un début d’explication. A notre humble avis, 2 éléments concourent à ce que lesdits critiques fassent la fine bouche : 1) Une lecture axée sur l’analyse (point sur lequel il rejoint feu Giuseppe Sinopoli) ; 2) La rudesse, dans une conception sauvage, rugueuse, emportée, avec des choix de nature à dérouter, le discours pouvant paraître heurté (le 2ème thème du 1er mouvement par exemple). Or, cette démarche nous rappelle étonnement celle de… Leonard Bernstein ! Dans la foulée nous avons réécouté la "5ème" du chef américain [celle de 1963, avec le New York Philharmonic ; COLOMBIA, récemment rééditée par SONY]. Nous y trouvons déjà cette âpreté et cette violence adoptées par Gergiev.
Au risque d’être accusé d’anti-parisianisme primaire, nous avouons adhérer à ces visions de feu, magmatiques, davantage qu’à celle, par exemple, d’un Neeme Järvi, froide et distanciée (entendue à Nantes l’an passé). Indiscutablement, le tempérament volcanique du chef russe s’accorde idéalement à l’indication « Stürmisch bewegt ». Cette fougue persiste dans un Scherzo plein de surprises, plus poétique que de coutume avant que de se muer en force tranquille dans le fameux Adagietto, au tempo mesuré, sans langueurs mais toujours attendrissant. Jouant en disposition "à l’allemande" les instrumentistes sont d’autant plus admirables lorsque l’on connaît la cadence à laquelle ils se produisent en tournée. C’est pourquoi les menues défaillances du 1er cor et de la 1ère trompette solos ne viennent en rien gâcher ces moments uniques, passés en compagnie de l’un des dix plus grands chefs au monde.
III – Série "Les grands interprètes"
Récital Nikolaï Lugansky (10 Février) L’apanage des princes

Le climat glacial qui règne n’a pas découragé le public, venu en masse entendre un des plus grands pianistes contemporains. L’Auditorium fait salle comble et l’on ne peut que s’en réjouir par les temps qui courent. Photos © Lugansky : Millan and Onyx
Dialogue souverain avec les auteurs
L’artiste Russe entre en scène avec un port aristocratique et attaque péremptoirement par les "Variations sur un thème de Schumann Opus 9" de Johannes Brahms. Sans que nous relevions la moindre sensation d’échauffement (désormais récurrente chez la majorité des pianistes) ces pages sont détaillées avec un goût exquis, une délicatesse de toucher, un sens poétique sonnant comme un dialogue souverain avec les auteurs. Ne parlons même pas de la volubilité et de la virtuosité : elles s’affirment d’emblée, superlatives sans cesser d’être naturelles, évidentes. Ce jeu supérieur – l’apanage des princes – se retrouve dans des Chopin captivants. Jamais nous n’avions entendu sur le vif un tel déploiement de lyrisme dans la "Barcarolle Opus 60" restituée avec un Cantabile teinté de réminiscences toutes méditerranéennes (la filiation engendrée dans l’air d’Amélia du "Simon Boccanegra" de Verdi parait ici flagrante). Ineffable dans le "Nocturne Opus 27 N°2", Lugansky semble effleurer son clavier, comme en apesanteur. Si l’on est immanquablement séduit par son phrasé dans la "4ème Ballade Opus 52" le sens épique l’emporte toutefois, avec une articulation jamais à court.
Désinences propices à toucher l’âme
L’émotion va crescendo avec la 2de partie entièrement dédiée à Liszt, prolongeant opportunément un bicentenaire chichement célébré à Lyon. Cependant, à cet artiste pudique (sa timidité transparait lorsque son regard se perd systématiquement à l’opposé du public…) convient d’abord un Liszt méditatif et l’on exprimera un unique regret : qu’il ne nous offre pas "Bénédiction de Dieu dans la solitude" des "Harmonie poétiques & religieuses" qui doit lui convenir aujourd’hui mieux qu’à quiconque. Puisant dans les "Années de Pèlerinage", il délivre une "Vallée d’Obermann" atypique : nerveuse, inquiète, plus angoissée que de coutume. Si "Les Jeux d’eau à la Villa d’Este" accusent une perceptible baisse de régime en leur section centrale, le retour des évocatrices figures ondoyantes marque aussi celui de la concentration. "Sposalizio" concrétise idéalement le tableau de Raphaël, grâce à un jeu coloré où le pianiste décline toute sa palette avec autant de désinences propices à toucher l’âme. Les deux extraits choisis dans les "Etudes d’exécution transcendantes" s’inscrivent certes moins dans son "arbre généalogique", pourtant quel aplomb dans "Chasse-neige" avant une "Appassionata" étourdissante !
Auguste parcours
Au terme de cet auguste parcours, c’est tout juste si l’on pouvait espérer un surcroît de générosité avec un 3ème et dernier Bis qui aurait pu succéder aux deux majestueux Rachmaninov accordés non sans que le public ait abondamment manifesté son enthousiasme (sans doute Grigory Sokolov nous a-t-il donné de mauvaises habitudes sur ce plan !).
Un mot sur le programme de salle. Très chic, il offre une nouvelle présentation rappelant celle de l’Opéra de Genève sous le regretté mandat d’Hugues Gall : coloris, texture sont idéaux et nous changent de tous ces "articles de mode" prétentieux et faussement "dans le vent" que l’on subit fréquemment dans notre bonne ville. Dorénavant, il adopte le format idéal et s’il demeure perfectible sur un point très précis – l’insertion souhaitable de beaux portraits lithographiés des compositeurs – il s’avère impeccable dans la forme et l’esprit. Enfin, nous l’appelions de nos vœux l’an dernier : le nom du rédacteur des remarquables textes de présentation est désormais mentionné. Notre intuition ne nous avait point trompé puisqu’il s’agit de Jean-Noël Regnier, Vice-Président des Grands Interprètes et de l’Association Frédéric Chopin, incomparable expert du répertoire pianistique, sans rival dans ce domaine à Lyon. De grâce : surtout ne changez plus rien !
IV – Série "Jeune public"
"La Symphonie des jouets" & "Le Carnaval des animaux" (Maison de la Danse ; 25 Février) : de la magie avant toute chose…

Fantaisie, humour et féérie sont les maîtres-mots pour définir ce spectacle d’une petite heure. Vingt-trois instrumentistes et leur chef, un comédien, une danseuse accompagnée de figurantes (presque ses sosies !) nous convient à un rafraichissant voyage autour de Léopold Mozart et Camille Saint-Saëns en compagnie de leurs partitions les plus ludiques, destinées à la distraction de la jeunesse. Photos © Carnaval des Animaux : DR.
Marion Lévy, signataire de la pétillante chorégraphie
La scène nous transporte sous le chapiteau d’un cirque où les musiciens arborent de rutilants uniformes rouges aux brillants brandebourgs et épaulettes saillantes. La "Symphonie des jouets" du vieux magister de Salzbourg est donnée en ouverture, tandis que le personnage de l’Enfant – incarné par la malicieuse Marion Lévy, également signataire de la pétillante chorégraphie – est endormi. Son sommeil, agité d’espiègles soubresauts, semble peuplé de rêves et, lorsqu’il s’éveille, l’on peut supposer que le songe ne fait que prendre corps, souligné par quelques visions évocatrices.
Arnaud Feffer comédien de franche stature
Le tireur de ficelles est un Monsieur Loyal mâtiné d’illusionniste, remarquablement incarné par le comédien Arnaud Feffer. Dominant le plateau de sa franche stature, il déclame avec justesse et netteté le texte conçu pour "Le Carnaval des animaux" par le regretté Francis Blanche, ne manquant ni de projection ni de mordant. On a la sensation que, sous l’impulsion du personnage incarné, tout prend forme et fonctionne, pour le complet ravissement de l’assistance.
Interrogé impromptu à la sortie, un groupe d’enfants exprime avec spontanéité son enthousiasme, tout en regrettant que les danseuses ne portent pas quelquefois des masques symbolisant les animaux évoqués. Leur point de vue est peut-être à prendre en considération en vue de prochaines représentations. En tout cas, il prouve leur sagacité et leur sens critique déjà fort développé.
Les instrumentistes de l’ONL jouent le jeu avec conviction
Naturellement, l’apport des instrumentistes de l’ONL est essentiel dans cette aventure. Tous s’impliquent de bonne grâce, jouant le jeu avec conviction sous la baguette efficace de Christophe Talmont. Parmi les prestations individuelles, saluons celles de Michel Visse qui s’en donne à cœur-joie avec la trompette-jouet prescrite par Papa Léopold et d’Edouard Sapey-Triomphe, émouvant au possible dans "Le Cygne" de notre astucieux Camille.
Alors : rêve ou réalité ? Réponse : magie avant toute chose, agrémentée d’un soupçon de poésie dans cette mise en scène d’un goût exquis réalisée par Bruno et Pascal Delahaye. Soyez attentifs aux futures reprises : les petits seront transportés… et leurs parents aussi !
OPÉRA DE LYON
"Il Trittico" de Puccini (13 Février) Le parti de l’efficacité



Dans la relation spécifique qu’entretient Serge Dorny avec Giacomo Puccini, on ne reprochera certes pas à l’actuel maître de maison d’avoir su éviter les "tubes" rabâchés de "La Bohème" et "Madame Butterfly" (NB : on en dira pas autant de "Tosca", cruellement absente de notre scène depuis 1978, soit quand elle fut somptueusement servie dans la légendaire production de Jean-Pierre Ponnelle). Ainsi, après "Manon Lescaut" en 2010, voici "Il Trittico", jamais représenté intégralement céans (il le fut seulement par fragments : mentionnons à ce titre "Gianni Schicchi" en 1965 avec Ramon Vinay !). Pour une fois, ne jetons pas la pierre à certains directeurs peu imaginatifs (ou compétents… ?) du passé. En France – voire en Italie ! – ce triptyque demeure foncièrement rare à la scène et seul tel ou tel volet, démembré, émerge ici ou là, "Gianni Schicchi" le plus souvent, il est vrai. A l’absence de curiosité s’ajoutent deux obstacles non négligeables : la multiplicité de rôles secondaires à distribuer et la difficulté pour le scénographe de conférer un sens supérieur à 3 ouvrages distincts formant simultanément un tout, résultat d’un projet avorté autour de la "Divine Comédie" de Dante. Photos © Opéras de Puccini : Stofleth.
L’aspect visuel demeure constamment prévisible
Élément fédérateur des 3 volets, la mise en scène de David Poutney utilise des dispositifs simples mais astucieux, jouant sur l’espace, y compris dans la verticalité. Seul regret : l’aspect visuel demeure constamment prévisible et n’étonne pas le spectateur. Ainsi, nous avions parié avec notre entourage (pari gagné !) qu’après la noirceur dans "Il Tabarro" nous aurions droit à une blancheur dominante pour "Suor Angelica" et un rouge sang pour "Gianni Schicchi". En outre, la direction d’acteurs oscille constamment du geste inspiré au conventionnel, sans contresens majeur cependant. Poutney choisit donc le parti de l’efficacité, ne choque pas gratuitement et c’est déjà énorme.
Pour "Il Tabarro" l’ambiance est glauque, sinistre (noir dominant), les éclairages subtils et le décor épuré donnant plus dans le symbolisme évoquant "Die Tote Stadt" de Korngold que dans le réalisme traditionnel inhérent à l’œuvre, seule authentique incursion puccinienne sur le territoire du vérisme pur et dur. Avec "Suor Angelica", transposée vers 1900, les niveaux se superposent découpés en cellules tandis que la fontaine du miracle partage l’espace central avec une gigantesque statue de la Vierge de miséricorde dominant les lieux. On frisera la faute de goût au final, avec l’apparition discutable de l’enfant défunt rappelant l’actuel et sinistre "Lohengrin" de Bayreuth. Dans "Gianni Schicchi" enfin, la maison de Buoso Donati, envahie de coffres-forts empilés çà et là en désordre, est dominée par une terrasse d’où surgira une vue en carte postale de Florence vaguement inspirée d’un célèbre tableau de Corot. Plus dommageable : l’action est transposée à l’époque fasciste – ce qui n’apporte strictement rien – et quantité de détails génèrent des gags lourds et superflus venant parasiter la comédie la plus naturellement grinçante qui soit à la scène lyrique. Ce parti-pris éradique la haute signification des allusions dantesques ou des références à la Florence médiévale, dépouillant également l’œuvre de sa part d’humour distancié.
Se substituant à Lothar Koenigs primitivement annoncé, Gaetano d’Espinosa dirige avec sensibilité, tirant le meilleur de l’orchestre. Ce nonobstant, force est de constater qu’il demeure dans une certaine neutralité avant que de lâcher la bride avec "Gianni Schicchi" où il adopte des tempi parmi les plus vifs qui soient.
La distribution pêche par un cruel manque d’italianité
La distribution est inégale et pêche fondamentalement par un cruel manque d’italianité, surtout en ce qui concerne le dernier volet, véritable opéra d’équipe exigeant des transalpins sachant ce que Commedia dell’arte veut dire. A ce titre, Werner van Mechelen accomplit un travail sympathique autant qu’estimable en Gianni Schicchi sans parvenir à la dimension "hénaurme" indissociable d’un rôle marqué par les Gobbi, Montarsolo, Capecchi, Bacquier, Taddei et tant d’autres mirobolants chanteurs-acteurs. En outre, il nasalise à peine lorsqu’il prend la place du défunt et prive ainsi la dictée du testament d’un élément de comique musical essentiel. Même si notre époque ne dispose plus des géants précités, on imagine sans peine ce qu’un Ambrogio Maestri, un Simone Alaimo ou un Alessandro Corbelli pourraient faire de cette scène anthologique. Assurément plus à sa place dans Michele d’"Il Tabarro" van Mechelen n’en possède certes pas l’ampleur démesurée mais humanise intelligemment un personnage habituellement monolithique. En tous cas, il possède un solide métier, ce qui n’est assurément pas le cas de Natascha Petrinsky, mezzo-soprano prématurément usée, à la voix étroite, métallique dans le registre aigu. Frugola insignifiante, elle est carrément dépassée en Zia Principessa (la Mère Abbesse d’Anna Destraël l’éclipsant en largeur et en autorité !). Peu crédible, elle cherche à compenser en cabotinant tant elle manque du volume comme de l’aplomb indispensables. Quant à sa Zita désespérément jeune, la gouaille grasseyante façon Fedora Barbieri lui fait cruellement défaut et elle évoque l’élégance hors de propos d’une Fanny Ardant là où il faudrait… la truculence d’une Alida Rouffe !
La soprano hongroise Csilla Boross révélation de la soirée
Seul chanteur foncièrement idiomatique du plateau, la basse Paolo Battaglia excelle dans Il Talpa autant qu’en Simone. Remarquée en Suor Genovieffa, la soprano Ivana Rusko campe en revanche une Lauretta passe-partout. Excellent le Luigi du ténor brésilien Thiago Arancam : large, projetant bien, brut de décoffrage il s’avère donc idéal pour ce fruste emploi. Son confrère Benjamin Bernheim demeure simplement correct en Rinuccio.
Impossible de citer tous les autres rôles, bien distribués au demeurant. Décernons malgré tout une mention spéciale au Notaire Don Amantio de Maxim Kuzmin-Karavaev. Voici une basse bien timbrée qu’il faudra suivre de près.
Nous avons conservé pour la bonne bouche la soprano hongroise Csilla Boross. Intense Giorgetta, cette intéressante artiste campe une Suor Angelica hallucinante et hallucinée, incontestable révélation de la soirée. Généreuse et rayonnante, son admirable prestation confirme qu’après les Sylvia Sass, Ilona Tokody, Eva Marton et autres Veronika Kincses, la relève d’un chant Magyar de haute tenue est assurée.
"Parsifal" de Wagner (14 Mars) Quand l’écoute nous comble


Actes I, II, III
Absent de Lyon depuis 1977 (la méprisable production de Numa Sadoul à l’Auditorium) le testament mystique de Wagner effectue un retour attendu, dans une scénographie réalisée en coproduction avec le Met de New York et la Canadian Opera Company de Toronto. Si l’aspect visuel appelle des réserves, l’exécution musicale rejoint les sommets d’une longue lignée d’éminentes interprétations. Photos © Parsifal : Jean Fernandez.
Gestique répétitive
Il est divertissant de constater que la mise en scène de François Girard a – majoritairement – convenu aux spectateurs n’ayant qu’une faible connaissance de l’œuvre. Scéniquement, les 20 premières minutes irritent franchement. Le prélude du I est animé (arrrgh … ! Comme l’animation des ouvertures voilà, aux yeux de votre serviteur, un vice rédhibitoire propre aux "théâtreux" ennemis de la musique). Les tics racoleurs mille fois vus, faciles, voire démagogiques, ne sont pas absents : les projecteurs (foncièrement pénibles) éclairant le public dont l’image est renvoyée par un effet-miroir (oui : il faut qu’il se sente "impliqué" dans l’action – navrante niaiserie devant laquelle s’esbaudissent invariablement les "bobos" incultes !) ; la gestique répétitive du chœur des chevaliers (d’ailleurs, sont-ce encore des chevaliers ?) disposé en cercles concentriques, évoquant les rites de religions extrême-orientales : une fois saisie l’image esthétisante d’une fleur s’ouvrant et se fermant, on est vite lassé. Plus ennuyeux sur le plan philologique s’avère la présence de femmes incarnées par des figurantes, contresens fâcheux dans cette communauté d’hommes, d’autant plus que ce sont elles qui amènent la châsse du Graal ! Enfin ne parlons pas de la énième transposition. On nous avait annoncé des costumes « intemporels ». Quid ? Où est donc l’intemporalité avec ces pantalons, chemises et autres vestes qui nous ramènent invariablement aux XXème et XXIème siècles ?
Et pourtant… après avoir gêné l’écoute, les simagrées et autres décalages visuels finissent par s’oublier. Si l’on s’accoutume à ce que l’on voit (tel l’âne à sa charge…), admettons qu’au fond, il n’y a dans cette vision rien de monstrueux, scandaleux ou d’inutilement provocateur. Les objets-clefs sont présents puisque l’on nous montre un Graal, un cygne et un semblant de lance. A l’inverse – Dieu merci ! – pas de nazis ni d’asile d’aliénés, de tas d’ordures ou de goulag et, à tout prendre, certaines images sont plutôt belles, en particulier les projections de ciels ou de planètes qui parviennent à nous faire décoller. A ce titre, l’Acte II est plus convaincant. L’univers violent du mage Klingsor est bien restitué, avec cette gorge profonde à la physionomie évocatrice (hem !) et sa dominante de tons flamboyants (le "sang" inonde même la scène). Et si les filles-fleurs évoquent plus l’univers des mangas que le jardin enchanté de Ravello (pour la féerie vénéneuse, on repassera… ), leur gestique ne s’inscrit jamais à contrepied de ce que l’on entend.
Kazushi Ono officie en grand-prêtre
Précisément, c’est ce que l’on a le loisir d’écouter qui nous comble. Bien que les violons I et II soient fatalement en nombre insuffisant dans la fosse étriquée du sieur Nouvel (le premier énoncé du Leitmotiv de la Cène s’en ressent), l’orchestre accomplit un travail d’exception, délivrant une prestation majeure, parmi les plus somptueuses que nous ayons pu entendre en près de 40 ans, à la scène comme au disque ! Kazushi Ono officie en grand-prêtre dans les sections les plus lourdes harmoniquement, détaillant, réciproquement, les cellules chambristes avec un goût exquis. Le chef accède à une fabuleuse solennité dans la cérémonie du Graal, où le frisson attendu est au rendez-vous. Même s’il est plus à l’aise à Montsalvat que chez Klingsor (le II est moins réussi), sa direction cosmique transfigure les forces maisons. A ce titre, bien qu’en nombre limité eux aussi, les chœurs d’Alan Woodbridge compensent le handicap par une puissance, une ferveur, une intelligence, une musicalité et une présence comparables seulement à ce que l’on entend sur les scènes des grandes capitales. A ce titre, la plus éloquente réussite se situe dans la réexposition du Leitmotiv du Saint Graal à la fin du rite. Normalement, Wagner prévoit l’étagement des masses depuis le sol jusqu’au sommet de la coupole basilicale. Ici, la solution trouvée est tout simplement géniale : les chevaliers (basses et ténors) sur scène, puis les pages et écuyers du plan intermédiaire (ténors et contraltos) dans le foyer, enfin les voix d’enfants (sopranos, ici perceptiblement renforcées par des femmes) dans les coulisses. Nous ignorons si cela rendait aussi bien depuis les balcons mais, à l’orchestre, l’effet était saisissant.
Elena Zhidkova très plausible
La distribution des solistes est la meilleure réalisée par Serge Dorny pour un ouvrage de Wagner, éclipsant sans difficultés ses incertains "Lohengrin" et "Siegfried", voire son "Tristan & Isolde" de l’an passé. Dans le rôle-titre, Nikolaï Schukoff étonne par son endurance autant que sa vaillance. Ces atouts maîtres font vite oublier sa silhouette n’évoquant guère le chaste fol (alors qu’un Klaus-Florian Vogt ou un Jonas Kaufmann – qui sera au Met l’an prochain – parviennent à le personnifier dès la seconde où ils apparaissent), son timbre peu séduisant, son organe un peu "brut de décoffrage", quelques tics expressionnistes (attention à votre capital, jeune homme !), son style discutable et – last but not least – son allemand pas constamment idiomatique. Mais il sait se servir de son matériau et joue fort bien les naïfs, ce qui est à rajouter à son crédit, lui permettant d’emporter l’adhésion. Dans la mesure où Evelyn Herlitzius avait, ici même, incarné une exceptionnelle Ortrud en octobre 2006, on aurait aimé entendre sa Kundry. Des appréciations incompétentes de notre presse généraliste locale autant que nationale spécialisée l’ayant jugée « criarde » [les pauvres chéri(e)s n’ayant, vraisemblablement, jamais entendu une authentique grande voix dramatique de leurs vies !] elle n’a sans doute plus envie de revenir nous rendre visite. Néanmoins, le choix s’avère heureux pour ce rôle impossible. Elena Zhidkova est une mezzo-soprano de gabarit inférieur à sa consoeur allemande mais toutefois très plausible. Prudente, bonne technicienne, elle fait bien de se ménager habilement pour ses cris et ricanements au début du II. Progressivement, elle libère son émission pour nous offrir une incarnation de haute tenue. Sa victime, l’Amfortas de Gerd Grochowski est sans doute trop baryton-basse là on un Kavalierbariton est plus adapté à la typologie vocale de ce roi pécheur. Ce nonobstant, le timbre est beau et le chanteur sait susciter l’émotion, avec une projection enviable du son.
La palme au merveilleux Gurnemanz de Georg Zeppenfeld
Si Alejandro Marco-Buhrmester s’inscrit dans la tradition des Klingsor grinçants – type Neidlinger et Kélémen – il faut reconnaître qu’il est aussi percutant qu’efficace. Basse déjà remarquée à Lyon à plusieurs reprises (Don Fernando dans "Fidelio", Fafner dans "Siegfried"… ) Kurt Gysen est un très sonore Titurel. Parmi les nombreux petits rôles, on relève spécialement les prestations saillantes de Katharina von Bülow et Heather Newhouse, se dédoublant en écuyers et filles-fleurs. Cependant, la palme de cette soirée revient au merveilleux Gurnemanz de Georg Zeppenfeld. Déjà entendu en Roi Henri dans l’actuelle (et grotesque) production de "Lohengrin" à Bayreuth, il l’emporte ce soir sur tous ses partenaires à l’applaudimètre. C’est à juste titre, tant les qualités musicales confirment que nous avons affaire à une basse d’exception. Sa démarche s’inscrit certes davantage dans la tradition des Gurnemanz "fins diseurs" (Hotter, Moll, Sotin, Dohmen…) que "pontifiants" et s’enivrant de leurs propres sonorités (Weber, Talvela, Salminen, Von Halem…). Pourtant, le volume impressionne. Si l’acteur est encore un peu embarrassé et le personnage irrésistiblement (trop) jeune la conduite de la ligne de chant est d’une noblesse phénoménale. Aussi, espérons que notre maison saura se l’attacher et lui proposer des projets en rapport avec son exceptionnel talent car, croyez-en un vieil expert : « A star is born ! ».
Il nous reste à appeler de nos vœux une nouvelle production de "Tannhäuser", ouvrage cruellement absent de notre scène depuis 40 ans. S’il est distribué avec autant d’intelligence, ce pourrait être un but idéal pour la célébration du Bicentenaire Wagner de 2013 (lequel, ne l’oublions pas, s’étalera aussi sur la saison 2013 / 2014 !). Encore faudrait-il engager un metteur en scène plus en phase avec l’esprit de l’œuvre car, dans le cas présent, si seulement le choix s’était porté sur Robert Lepage, nous eussions probablement tenu l’un des plus grands "Parsifal" possibles de nos jours.
AUTRES LIEUX & INSTITUTIONS
Chœurs & Orchestre XIX – Crypte de Fourvière
Beethoven / Gouvy (28 Mars) : La force de la conviction

Alors que le printemps s’installe prématurément, arborant un avant-goût d’été, c’est avec un plaisir accru que les mélomanes reprennent le chemin de Fourvière. Ce public est d’autant plus méritant qu’il a eu l’intelligence de se laisser guider par sa curiosité. En effet, deux raretés sont à l’affiche, l’une d’un génie unanimement consacré : Beethoven ; l’autre d’un compositeur dont la célébrité et encore en devenir mais dont le temps viendra, si l’on en juge par les nombreuses exécutions de ses œuvres programmées en Europe dans les mois prochains. Elles sont suscitées notamment sous l’impulsion de la Fondation Palazzetto Bru-Zane de Venise et de l’Institut Gouvy, ce dernier dirigé de main de maître par son dynamique Président, Monsieur Sylvain Teutsch, d’ailleurs présent dans la salle et qui n’a pas hésité à venir de Lorraine pour ces concerts exceptionnels. Photos © Choeurs : Pictoria. J.PH. Dubor : B. Pich Pictoria
L’indispensable vertu d’y croire
S’il existe des traces d’une audition lyonnaise de la seule ouverture par le passé, de fortes présomptions existent pour avancer qu’il s’agit ce soir d’une première exécution locale de la musique de scène intégrale du "König Stephan" ("Le Roi Etienne") beethovénien.
Les premières mesures donnent le ton : nous retrouvons l’énergie caractérisant ce que l’on nomme désormais affectueusement "la Dubor’s touch", l’ouverture est enlevée avec la force de la conviction transcendant une partition à réévaluer. Au-delà d’un chef dont l’implication physique est devenue légendaire, soulignons que son orchestre gagne chaque année en assurance. A ce titre, les cordes – désormais suffisamment fournies – sont impeccables, au même titre que la percussion. Côté vents, une fois réglée une légère indiscipline des bois, seuls les cors tardent à trouver leur assise.
Les chœurs masculins font preuve d’une autorité et d’une puissance parfaitement contrôlée, indubitablement à toute épreuve. Les dames impressionnent par une vaillance et une homogénéité rarement atteinte à ce jour. Sopranos et contraltos affichent cette beauté sonore digne des plus grandes formations, présentant même un fondu "karajanesque" inattendu, du meilleur effet. Ces atouts contribuent pour une large part au succès de l’entreprise. Car, pour ce genre de partition, il faut qu’ils viennent s’ajouter à la présence sur l’estrade de direction d’un maître d’œuvre entretenant l’indispensable vertu d’y croire. A l’instar de son confrère Jun Märkl, Jean-Philippe Dubor "y croit" et sa direction, nette autant que tranchante, emporte l’adhésion de ses troupes. Le résultat sonore est captivant et cloue le bec aux grincheux. En effet, pour la première fois céans avant le concert, d’aucuns parmi les auditeurs cultivaient allègrement la cuistrerie et l’art d’enfoncer les portes ouvertes avec des réflexions du genre : « Vous savez, ma chère, ce que vous allez entendre n’est pas un chef-d’œuvre de Beethoven ! » Non ? Quel scoop ! En admettant qu’ils aient fait l’effort d’écouter le "König Stephan" au disque, leur connaissance demeure superficielle et leur science récente. Les rares qui connaissaient vraiment leur sujet de longue date s’en sont bien diverti, surtout lorsqu’ils ont entendu les mêmes pédants de bas étage s’esbaudir à la fin de l’audition, en changeant radicalement d’avis avec un aplomb qui laisse pantois… enfin, « errare humanum est... » !
Mais fi de ces confabulations grotesques ! Ce qui compte, c’est que l’on prenne des risques et procède à des réévaluations, en jouant enfin autre chose que les ouvrages incontestés de Beethoven. Sur ce plan, c’est une réussite incontestable. Elle laisse espérer des suites. Le 250naire de 2020 approchant, on souhaite que Jean-Philippe Dubor et son ensemble affrontent d’autres raretés dans les pièces de circonstances, telles que "Der glorreiche Augenblick". On ne saurait, en tous cas, imaginer meilleur avocat pour un tel projet !
Les masses chorales prouvent leur immense professionnalisme
L’aura du chef, son magnétisme – osons même parler de fluide ! – sont peut-être encore davantage aiguisés au sein du registre sacré, où il laisse libre cours à une ferveur mystique sans pareille. Après le "Requiem" de Louis –Théodore Gouvy en juin 2011, c’est le "Stabat Mater" de ce compositeur lorrain que voici révélé dans la Capitale des Gaules. La comparaison fait pencher le plateau en faveur de la séquence liturgique imaginée par Jacopone Da Todi bénéficiant, chez Gouvy, d’un surcroît d’inspiration par rapport à la messe des morts d’icelui. Tranchantes comme épées dans Beethoven, les masses chorales prouvent leur immense professionnalisme en s’adaptant, sans entracte, à l’écriture recueillie de leur intervention initiale dans Gouvy. D’ailleurs, cette dernière laisse percevoir, harmoniquement parlant, une troublante couleur beethovenienne dans la première section. Le talent du compositeur lorrain se constate au détour de la majorité des pages, avec une gradation appréciable.
Une écriture qui malmène rudement
Si Dubor restitue admirablement les multiples facettes d’une orchestration recherchée, ses solistes vocaux ont plus de mal à dominer une écriture qui les malmène rudement. A ce titre, le ténor Patrick Garayt est, pour la première fois, mis en péril par les impératifs techniques, découvrant impitoyablement ses limites en souffle et prises de respiration dans des passages redoutables pour la gestion du legato et des valeurs longues. Dans les parties de soprano et de mezzo, Marilyn Clément et Marie-Lys Langlois-Behrenz accomplissent de la belle ouvrage, même quand la gestion des ressources pulmonaires les soumet également, mais dans une moindre mesure, à rude épreuve.
Nous attendons maintenant avec impatience les concerts des 22 & 24 mai prochains, qui permettront la révélation aux publics Rhône-alpins des "Scènes d’Olav Tryggvason", avatar de l’unique opéra – hélas inachevé – du norvégien Edvard Grieg : une nouvelle occasion exceptionnelle de découvrir un chef-d’œuvre injustement oublié !
Le Sémaphore-Théâtre d’Irigny
Orphée aux enfers d’Offenbach (16 Mars)
Réjouissante soirée de pure détente
« Ici, on a les mêmes exigences que dans les grandes salles et scènes ! » déclare Noël Rozenac, le directeur des lieux, dans son mot d’accueil au public avant le lever du rideau. Toutes proportions gardées, cette réflexion est l’exact reflet de la vérité, pour un théâtre d’où l’on ne revient jamais déçu. Photos © Orphée : Mathieu Jacquet.
Trois mots d’ordre : fidélité, créativité et inventivité
La mise en scène de François Jacquet répond, une nouvelle fois, à trois mots d’ordre : fidélité, créativité et inventivité, proposant une mythologie gréco-romaine de fantaisie, comme de juste. Les trouvailles destinées à faciliter les jeux de scène et enchaînements de décors pour les changements rapides de lieux relèvent d’un fameux entendement. Le traitement des lumières (confié à Bruno Sourbier) est tout simplement magnifique. Certains costumes de Léa Rutkowski et Véronique Jacquet mélangent adroitement Antiquité et Second Empire. Les anachronismes volontaires – très drôles – s’inscrivent dans la continuité de l’esprit animant Offenbach et ses librettistes (par exemple : Diane en parodie de Lara Croft !) sans jamais tomber dans les lourdeurs crétinisantes d’un Laurent Pelly. A ce titre, pas d’Agathe Mélinand pour "réviser" aussi lourdement que vulgairement les dialogues parlés : juste un rajout en forme de clin d’œil ça et là, exactement comme cela se faisait discrètement à l’époque. Le texte est donc respecté, à de menus lazzis près : c’est intelligent, jamais vulgaire, plein d’humour, exactement comme dans les récentes tentatives accomplies de Shirley & Dino à l’Opéra de Montpellier. Ici, les moyens sont forcément plus réduits mais les idées pleuvent. Assistés de Lyvia Dal Col, François Jacquet et ses complices respectent l’œuvre, ne racontant jamais une autre histoire, tout en occupant l’intégralité de l’espace scénique… et au-delà (y compris la salle ; avec un à-propos dénué de toute gratuité !).
Bardassar Ohanian domine le plateau en Jupiter
Les réalisateurs choisissent de se baser sur la version originale de 1858 tout en rajoutant quelques éléments empruntés à la mouture révisée – et augmentée – de 1874. C’est une excellente démarche qui nous vaut, en particulier, des intermèdes chorégraphiques aussi croquignolets que réussis. Parmi les nombreux solistes vocaux (plus de 30 rôles à distribuer !) Bardassar Ohanian domine le plateau en Jupiter, avec une présence, une projection et un mordant qui l’appellent décidément à incarner des emplois de baryton de plus en plus lourds à l’avenir. Excellent comédien, il est bien entouré sur ce plan. Outre son rival Pluton – servi avec tact par un Fabrice Maître à la voix bien conduite – citons l’impeccable Orphée de Philippe Noncle, la Diane effrontée d’Aurélie Baudet, le Cupidon idéalement incarné par la délicieuse Sophie Lenoy, le John Styx désopilant mais au chant nuancé de Gérard Jacquet ou encore la jolie Vénus prometteuse de Sofie Garcia. D’autres artistes, tout en remplissant honorablement leur tâche, sont moins constamment convaincants. Il en va ainsi du Mercure un peu dépassé techniquement de Jean-Christophe Chaumeny ou de l’Opinion Publique insuffisamment sonore de Virginie Marry. Tout au moins, cette dernière est-elle aussi fine musicienne que comédienne accomplie. Reste le cas de Claire Babel, Eurydice à la diction largement perfectible, un peu raide d’émission mais d’un abattage à toute épreuve sur toute la tessiture.
La vitesse de croisière est atteinte
En parfaite communion avec ses solistes, Laurent Touche dirige scrupuleusement orchestre et chœurs, n’abandonnant jamais sa détermination coutumière visant à obtenir le meilleur rendu sonore possible. Cela se sent, même si on le devine aujourd’hui préoccupé par les évolutions approximatives de certains des instrumentistes composant son petit orchestre. Comparativement aux crus précédents, les pupitres de cordes aiguës nous sont apparus parfois poussifs, peinant à trouver leurs marques. Toutefois, malgré ces menus inconvénients – inhérents aux premières jusque dans les grandes "maisons" – tout se met en place en 2de partie où la vitesse de croisière est atteinte, pour le plaisir du public venu en nombre passer une réjouissante soirée de pure détente.
© Patrick Favre-Tissot-Bonvoisin
Infos & Liens
Orchestre national de Lyon www.auditoriumlyon.com
Opéra de Lyon : Danse, opéra, concerts et jazz à l'Amphi
www.opera-lyon.com
Salle Molière. Saison de Musique de Chambre de Lyon :
La Chapelle de la Trinité. Festival de Musique Baroque de Lyon
www.lachapelle-lyon.org
Bourse du Travail– Musiques Traditionnelles
www.lesgrandsconcerts.com
Concerts de l'Hostel Dieu : www.concert-hosteldieu.com
Choeurs et Orchestre XIX : www.choeur-orchestre19.org/
Fortissimo Musiques : www.fortissimo-musiques.com
Association Piano à Lyon www.pianoalyon.com
Solistes de Lyon-Bernard Tétu www.solisteslyontetu.com


